Richard Prince, réinterprétation ou copie de la photographie ?

Aaah Richard Prince… Le photographe qui a ébranlé l’industrie photographique avec une photo. Il aura suffit d’un cliché. Une seule photo pour faire réfléchir aux questions : qu’est ce qu’une œuvre d’art et qui est-ce que ça implique ?

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Quand on pense à la photographie, on pense  à ses caractéristiques (angle, lumière, exposition…), au sujet et à la composition pour un résultat esthétique et original. Mais on ne réfléchit pas à l’importance de l’auteur ou les perceptions du spectateur une fois la photo tirée. C’est à ça que pensent les photographes postmodernistes au début des années 70, notamment avec le processus de re-photographie.

Né au Panama en 1949, Richard Prince vit aujourd’hui à New York et fait partie de ces photographes postmodernistes. Durant les années 70, Richard Prince – qui n’avait jamais pensé faire de la photographe son métier – se penche sur les images qui l’entourent le plus : la publicité.

Il se réapproprie ces clichés, les re-photographie, les recadre et les signe. Des images sous copyright donc, censées être illégales à l’utilisation. Au travers de ce processus de re-photographie, Prince moque l’originalité de l’auteur initial. Car dans cette dernière version, qui a été le plus créatif ? Celui qui a eu l’idée initiale ou celui qui a fait ce que personne d’autre n’a fait ?

Prince lance alors le débat de l’appropriation, à travers cette technique de re-photographie. Tout un groupe de photographes américains s’approprie le travail de leurs anciens, soit en reproduisant ou en imitant les scènes d’une photo, soit en utilisant un détail, en faisant un collage ou tout simplement, en la photographiant à nouveau. Ce que faisait par exemple l’américaine Sherrie Levine avec les photos de Walker Evans. Elle les photographiait, les encadrait et apposait son nom. Barbara Kruger utilisait quant à elle des parties de publicités et ajoutait ses propres slogans afin de détourner le sens original de la publicité. Cindy Sherman imitait les codes du cinéma et ses clichés au travers d’autoportraits…

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Cette nouvelle façon de faire de la photographie permet d’évoquer le rôle du photographe dans ses clichés, de sa présence et de sa patte. Car comment peut-on être sûr de l’auteur d’une photographie, lui qui est deviné mais pourtant toujours absent (sauf Cindy Sherman qui met un point d’honneur à être le personnage principal de chacun de ses autoportraits, questionnant justement le rôle du photographe) ? C’est le postmodernisme, où l’originalité ne prime plus mais seuls l’ironie et le pastiche intéressent.

Alors autant se moquer de ce qui a déjà été fait. C’est avec sa série des cow-boys que Prince débute dans les années 1980. Il photographie les campagnes publicitaires de Marlboro, ignorant l’auteur original et moquant le contexte. Car sans slogan et ainsi sortie de son contexte initial, la photographie prend un autre sens. La photo Sans titre (Le Cow-Boy) ne montre plus qu’un cow-boy esseulé, entouré d’un ciel bleu clair. Lasso en main, on ne sait ce qu’il compte attraper. Le cow-boy, c’est le symbole de la masculinité américaine, le héros solitaire. C’est ce qu’a voulu montrer la campagne publicitaire de Marlboro destiné à inciter les hommes à fumer des cigarettes avec filtres jusqu’à alors prisées seulement par les femmes.

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Aujourd’hui, la photographie encadrée de Richard Prince est désormais exposée dans un musée, posant en tant qu’œuvre d’art. Son statut a évolué depuis le cliché original offrant un semblant de réponse aux questions : qu’est ce qu’une œuvre d’art et qui en est l’auteur ? Richard Prince a lutté pour faire exprimer ses droits en tant qu’artiste, lui qui s’est approprié les cow-boys des publicités Marlboro de Sam Cadell, les retouchant seulement à peine et les mettant à son nom. Sa photo Sans titre (Le Cow-Boy) sera par ailleurs vendue à 1 million d’euros en 2005.

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Richard Prince est plusieurs fois poursuivi en justice. Dernièrement par le photographe français Patrick Cariou, auteur de la série  Yes Rasta parue en 2000. Richard Prince a ajouté peinture et collage à 39 photographies de Cariou. Plusieurs pièces ont été vendues au nom de l’artiste américain pour un total de 10 millions de dollars. Quant à Cariou, il a récupéré 8 000 dollars en droits d’auteur pour son livre… Le dernier jugement rendu l’été dernier a estimé le travail de Prince comme une interprétation et non une copie.

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À gauche, une photo de Patrick Cariou tirée du livre Yes Rasta (2000), à droite une réappropriation de Richard Prince

Cet art conceptuel impose un tournant dans la photographie. Bien plus complexe que la peinture qui est soumise à des mouvements, la photographie semble être exploitable à l’infini. Il n’y a plus de règle, à part une seule : celle de creuser et de questionner la photographie comme un philosophe le ferait avec son sujet de réflexion.

Pauline Guillonneau

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