EXTRAIT // « Les dix saisons de Pékin » d’Elise Flick

Début septembre, l’auteure et architecte Elise Flick inaugurait la rubrique Littérature. Voici un premier extrait de son premier roman, Les dix saisons de Pékin, paru en février 2014.

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20 septembre 

Mon patron a des airs de libellule. Une face ovale, des yeux noirs pincés, et un corps qui semble plus le suivre que le porter. Il déambule au-dessus de nos têtes en fumant des kilomètres de cigarettes, nous plongeant ainsi dans une mer de nuages pas plus toxiques que ceux qui pendent à nos fenêtres. Kang Pei n’est pas un chef, c’est un gourou, un guide qui ne nous emmène ni vers la lumière, ni vers les ténèbres, mais vers un horizon de volutes incandescentes dans lequel nous flotterons à jamais.

Mes premiers jours de travail se sont déroulés sans encombre. Pour la simple raison que je n’avais rien d’autre à faire que d’observer mon nouvel environnement et de paraître affairée, ce qui n’est pas une tâche difficile, puisque j’ai un accès internet illimité et que mon écran est tourné vers la fenêtre, c’est-à-dire invisible aux yeux des autres. Face à moi, un homme énorme qui ressemble davantage à une balle de football dégonflée qu’à un réel être humain. Son teint brun ajoute à sa laideur, car dans l’empire du milieu, il caractérise le bas de l’échelle sociale, ceux qui vivent en permanence au contact du soleil ; paysans, ouvriers, balayeurs ; en bref, cette catégorie de gens que l’on nomme plus communément les pauvres. Pourquoi mon voisin, qui n’est pas un nanti, mais occupe tout de même un poste de designer dans une respectable entreprise et ne voit donc jamais les rayons du soleil, doit-il arborer cette carnation vulgaire ?

Kang Pei semble porter une attention toute particulière à ma collègue française, une jeune fille aux yeux honteusement bleus, à la peau claire et aérée comme de la mousse de lait, à la voix aussi douce que la mienne est rauque et grossière. Cet intérêt m’intrigue autant qu’il m’agace. Lorsque me sont confiées mes premières tâches, je tente de susciter la même sollicitude teintée de déférence, mais ne réussis qu’à rendre visible aux yeux de tous ma stérile jalousie.

Mon travail commence alors, rébarbatif, rythmé seulement par les aller-venues de Kang Pei, ce héros. Il n’a d’yeux que pour son adorable pouliche blanche, qui, bien qu’encore étudiante, se voit offrir des responsabilités bien au-dessus des miennes. Face à notre patron, j’essaie d’imiter le pli de son regard, le délicat ourlet de sa bouche, la chaude coloration de ses joues, mais j’échoue continuellement à produire sur mon visage les mêmes signes de timide coquetterie. Au lieu de rosir avec subtilité, je transpire abondamment, d’une sueur mauvaise, à l’odeur acide, si acide qu’à la sentir, elle vous fait venir l’eau à la bouche comme si vous mordiez dans un citron trop mûr. Aussi les jours passent, et je dois rester centrée sur ma triste besogne, nettoyant des plans dans le but d’une publication qui, sans doute, n’aura pas lieu, et tentant de contrôler les émanations de mon corps au passage de notre gourou.

 

Elise Flick, Les dix saisons de Pékin
Ed. François Bourin, « Collection PsychoGéo », Paris, 2013 

Retrouvez le deuxième extrait des Dix saisons de Pékin vendredi 19 septembre.

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