PORTRAIT// Le cinéma épidermique de Coralie Fargeat

À l’idée de rencontrer une femme, réalisatrice, qui aspire au cinéma de genre, je me suis trouvée intriguée et dubitative à la fois. Je commençais à désespérer que de tels adjectifs s’accordent harmonieusement chez une même personne. Tout en complexité et en sincérité, Coralie Fargeat incarne cette rareté à merveille. C’est en passant deux heures un jeudi soir dans un bar de Pigalle bondé d’anglais et d’autochtones avides de festivités, à crier et tendre l’oreille par-dessus la table, que j’ai tenté de cerner le personnage.

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Extrait de ‘Reality +’

Coralie me parle de cinéma de manière exhaustive. Une approche holistique de cette industrie, de son histoire à la distribution. Le sentiment d’évasion que lui procurent les grosses productions d’Indiana Jones ou de Star Wars l’entraîne par la suite vers des univers plus sombres, étranges : Cronenberg, Lynch, Carpenter, mais aussi Jonathan Glazer ou le Brazil de Terry Gilliam établissent chez cette parisienne l’idée du cinéma qui sera le sien.

Après son bac et trois ans à Science Po, elle tombe sur un tournage dans la cour de la prestigieuse école ; reconnaissant un des technicien pour avoir été son professeur pendant son passage furtif à la fac de cinéma de Saint-Denis. Elle s’approche pour lui dire bonjour et « au passage, je lui glisse que je cherche à me faire une expérience en tant que stagiaire sur les plateaux », se rappelle-t-elle. Un coup de chance puisqu’elle sera rappelée ; plus d’une fois. De ces expériences sur les tournages américains, elle retiendra l’organisation et la puissance financière. Finalement, cette activité bien trop chronophage la poussera à s’investir totalement dans ses projets personnels.

Son premier court métrage, Le Télégramme, raconte l’histoire de deux mères dans l’attente d’un télégramme. Celui qui annoncera la mort de leurs fils. « Pour un premier film, il me fallait quelque chose de simple du point de vue de la mise en scène », se souvient-elle, « quelque chose d’accessible qui me permettrait de créer un climat cinématographique particulier; une ambiance tendue et oppressante. »

Après sa sortie, Coralie se rend compte que le projet ne reflète pas encore assez son univers. Le deuxième court sera une véritable entrée dans le genre. C’est les Audi talents awards qu’elle remporte qui lui permettront de réaliser et financer ce deuxième court, Reality +.

Dans ce monde futuriste, les humains peuvent se faire implanter une puce électronique dans le cou qui transformera leur apparence à leur guise. S’en suit une série de choix, l’amour ou la vérité ? « Ce qui m’intéresse vraiment lorsque je raconte une histoire », déclare la réalisatrice, « c’est la mise en scène et comment celle-ci va véhiculer des ressentis, des impressions, jouer sur les perceptions et les émotions. J’aime créer ce malaise, cette ambiance étrange et enveloppante, tout en étant dans une narration percutante ».

 

Sa participation à la création de son collectif de sept réalisateurs, La Squadra ainsi que ses nombreux projets, aboutis ou non, ont contribué à définir son cinéma, son genre à elle, et les thématiques récurrentes qui sont abordées dans Reality +. Revendiquant son inspiration d’auteurs comme K.Dick, Huxley ou Orwell, la réalisatrice ajoute : « L’humain est toujours une thématique centrale chez moi ; son rapport à la société, à lui-même, à la folie, au pouvoir… Il y a des réflexions philosophiques derrière tout cela : qu’est-ce qui fait de nous des humains ? Quels sont nos rapports aux autres, à la norme ? Comment allons-nous inventer le futur et nous réinventer nous-mêmes par ce processus ? »

Soyons honnêtes, ce sont des genres totalement absents du paysage cinématographique français… et dont on a besoin ! « Certains cinéastes comme Gaspard Noé ou Michel Gondry arrivent à proposer des univers visuels très forts, non réalistes, qui vont parfois à l’extrême marge comme Quentin Dupieux », déclare Coralie. Au delà de la SF, son but, en tant que réalisatrice, c’est de fédérer un public de films de genre qui est là, qui existe, mais aussi de tenter d’élargir cette audience : « Tout est dans la frontière entre accessibilité et innovation. »

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Extrait de ‘Reality +’

Son long métrage en préparation, la jeune femme paraît plus enthousiaste et déterminée que jamais. Et ça donnera quoi ? « Un vrai film de genre, qui ne sera pas de la science-fiction cette fois, mais un revenge movie entre Kill Bill et Délivrance. Quelque chose de très cash, violent, moderne. Ce sera très graphique, très visuel, très épidermique. Rythme, mise en scène, bande-son auront une place prépondérante pour créer une ambiance et des sensations à vif. »

Tournage prévu fin 2016…

 

Céline Cossez

Coralie Fargeat, le site

About The Author: Céline Cossez

Un grand voyage ensolitaire. Des rencontres et puis la littérature, le cinéma et la musique. S’affranchir du cadre et faire rêver. Aujourd’hui ce qui m’éclate le plus c’est de construire des histoires comme des puzzles. Phrase par phrase, une anecdote après l’autre. Peut-être qu'après, je m’attaquerai aux idées ?

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