JEUDIG’ #9 : ‘Os Afro-Sambas’ de Baden Powell et Vinícius de Moraes (1966)

Aujourd’hui, je dig l’album Os Afro-Sambas de Baden Powell et Vinícius de Moraes. Paru en 1966 et pressé pour la première fois sur le label brésilien Forma.

La rencontre de deux générations

Os Afro-Sambas, c’est l’histoire d’une rencontre. D’abord celle de deux générations. En 1966, Vinícius a 53 ans ; Baden, 24 de moins. Chacun maîtrise son art en virtuose : l’écriture pour le premier, la guitare classique pour le second. Baden n’a pas 30 ans mais déjà une dizaine d’albums ainsi qu’une tournée européenne derrière lui.

Vinícius, poète, parolier et diplomate, a écrit les paroles de certaines des plus belles chansons de bossa-nova et notamment de celles mises en musique par Antônio Carlos Jobim : A Felicidade, Chega de Saudade... C’est au poetinha – « petit poète », comme le surnomment affectueusement les brésiliens – que l’on doit les paroles du grand classique, A garota de Ipanema.

Vinícius est aussi l’auteur de l’une de mes chansons préférées, Samba Saravah (titre original : Samba da Bênção) dont Pierre Barouh a écrit et chanté l’adaptation en français, intégrée entre autres à la bande-originale du film Un homme et une femme, de Claude Lelouch.

 

À la découverte de Bahia la noire

Les deux hommes, l’un à la peau noire et l’autre à la peau blanche, sont tous deux originaires de Rio. Ils font la découverte de la musique de Salvador de Bahia, plus au nord du Brésil, grâce au compositeur bahianais Carlos Coqueijo.

Ce dernier offre à Vinícius un disque d’enregistrements pris sur le vif des musiques typiques de cette région : les sambas, les rondes de capoeira et la religion du candomblé bahianais fascinent Vinícius qui fait découvrir l’album a Baden. C’est ainsi que ce dernier part découvrir la ville, ses terreiros – lieux de culte du candomblé – et autres rodas de capoeira.

Le Brésil, on le sait, est une terre de mélanges. À la culture amérindienne se mêle le christianisme des colons portugais et les religions apportées d’Afrique de ceux faits esclaves. Le candomblé est une religion syncrétique afro-portugaise née de ce métissage. Au cœur des rituels de cette religion : la musique, indissociable. Ces chœurs, tambours et autres percussions permettraient d’entrer en contact avec les divinités.

« Je sais seulement que je me suis laissé complètement envoûter par la magie savante du candomblé de Bahia et que pendant des mois, nous avons vécu en contact avec son monde » – Vinícius de Moraes

 

L’enregistrement, la spontanéité d’un joyeux bordel

Le duo entreprend alors le projet de ce disque : une adaptation des chants traditionnels de candomblé. L’album, dès le titre, est un hommage à l’héritage Noir du Brésil. Afro-sambas. « Tout le Brésil est afro. C’est en nous », dira Baden.

Les différents morceaux de l’album reprennent les mythes des principales divinités, ou orixás, du candomblé : Lemanjá, la déesse de la mer, Xangô, l’orisha de la foudre et du tonerre, Exu, l’esprit de la communication ou encore Ossanha.

« L’enregistrement a eu lieu un jour de déluge inoubliable. La pluie avait inondé le studio. Je chantais et on jouait installés sur quelques caisses de bières et de whisky qu’on avait vidées depuis un bon moment. Nous étions très inspirés mais aussi bien ivres… » – Baden Powell

 

À l’alcool s’ajoutent les femmes, les amis et les fêtes

Lors de l’enregistrement, qui durera trois mois, Vinícius utilise ses passe-droits diplomatiques pour apporter des caisses pleines de whisky. À l’alcool s’ajoutent les femmes, les amis et les fêtes, pendant lesquelles chacun est appelé à apporter sa contribution en tant que choriste ou percussionniste, le temps d’un morceau. C’est le « chœur de l’amitié » comme on l’appellera a posteriori.

Vinícius affirme : « Peu nous importait de faire un disque « bien fait », nous étions plutôt dans la recherche de la spontanéité. » Il s’agissait alors de sauvegarder à tout prix l’authenticité.

Le duo invite tout de même le Quarteto Em Cy, un groupe vocal féminin très populaire au Brésil, pour faire la majorité des chœurs de l’album. Quarteto Em Cy, ce sont 4 sœurs originaires de Bahia – tiens, tiens – dont les prénoms commencent par la syllabe « cy » : Cybele, Cylene, Cynara et Cyva, d’où leur nom de groupe. Elles sont connues pour la délicatesse de leurs harmonies vocales que vous pouvez écouter notamment avec Sapato Mole.

Ces conditions d’enregistrement particulières donnent à l’album dans sa version de 1966, cette texture sonore si chaleureuse. Plus tard, ces mêmes imperfections donneront cependant envie à Baden Powell de réenregistrer les Afro-Sambas, sans toutefois que la version de 1999, quelque peu privée de son énergie initiale, permette d’éclipser l’originale.

 

Hommage au candomblé

Mes morceaux préférés sont le Canto de Ossanha (A1) qui ouvre l’album de ses chœurs intenses et de sa flûte, le Canto de Xangô (A2) avec la belle voix grave de Baden sur une structure typiquement candomblé, en écho aux poignants chœurs féminins du Quarteto Em Cy ; Canto de Ièmanja « dans lequel, il me semble, Baden Powell est parvenu a une beauté rarement atteinte », dira Vinícius, ou encore Bocochè (A3) et Tristeza e solidao (B3).

Mon pressage, trouvé à Paris chez Superfly Records est le premier pressage français du disque, l’année de sa sortie au Brésil (1966). Au recto, une belle photo en noir et blanc de Baden et Vinícius au travail. Au verso, un long texte de Vinícius de Moraes sur les conditions d’enregistrement de l’album et les paroles, réécritures modernes des mythes du candomblé.

Pour avoir eu la chance de participer à une cérémonie de candomblé lors d’un récent voyage au Brésil, je retrouve à l’écoute de cet album, leur atmosphère fervente et exaltée et c’est ce qui le rend si bouleversant.

« Jamais auparavant les thèmes noirs du candomblé n’avaient été traités avec autant de beauté, profondeur et richesse rythmique »
– Vinícius de Moraes

Paloma Colombe

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