JEUDIG’ #44 // Idir, le roi discret de la musique kabyle

Aujourd’hui, je dig A Vava Inouva de Idir

 

De Hamid à Idir

Hamid Cheriet – « Ceryat » en berbère, est le fils d’un berger né à Aït Lahcène en 1949. Le village est perché dans les montagnes kabyles elles mêmes situées au nord de l’Algérie, à l’est d’Alger. Dans sa famille, les femmes sont des artistes, conteuses et poétesses. Il passe ses soirées autour du kanoun (le brasero kabyle) à écouter les légendes de la culture berbère, transmises oralement.

Hamid étudie la géologie et se destine à une carrière dans le pétrole. Pourtant, la vie en décide autrement quand, un jour de 1973, il accompagne la chanteuse Nouara à la radio. Elle est venue interpréter l’un des titres qu’il a composé pour elle, « A Vava Inouva« . Mais cette dernière a un empêchement de dernière minute. On demande alors à Hamid de trouver un pseudonyme dans la foulée : il choisit Idir : « Il vivra » en tamazigh, la langue berbère. Cette version totalement improvisée de « A Vava Inouva » est son premier succès.

 

Le « petit papa » du peuple kabyle

A Vava Inouva, «Mon petit papa », est au départ une berceuse écrite par Ben Mohamed et mise en musique par Idir. Le « poème-chanté » raconte les veillées passées à écouter des contes de leur enfance. Les refrains sont le récit du conte lui-même dont une petite fille, son papa et une ogresse dans une forêt terrifiante sont les principaux ingrédients. Les couplets, eux, décrivent la scène de la veillée : chaque membre de la famille réuni autour du feu alors que la neige s’amoncelle devant la porte…

Si le poème est plutôt traditionnel dans sa forme, la musique l’est moins : Idir mélange à la flûte typique des bergers – qu’ils taillaient eux-même dans le roseau – la guitare acoustique folk, très à la mode dans les années 1970. Contre toute attente, surtout pour son interprète, la chanson fait le tour du monde : c’est le premier titre algérien à être joué à la radio nationale française (!) avant d’être diffusé dans 80 pays et traduit en 15 langues.

Chantée en tamazigh, la chanson devient l’hymne et la fierté de toute une génération de kabyles attachés à leurs valeurs et leur langue, désireux de les faire rayonner. Tout un peuple semble avoir trouvé son nouvel ambassadeur… Mais Idir est un homme discret. Malgré le succès du titre, il s’éclipse entre 1981 et 1991 du devant de la scène, préférant composer dans l’ombre, pour d’autres.

 

Un pont à travers la Méditerranée

Il s’installe en région parisienne en 1975, refusant de retourner chanter en Algérie, par engagement politique : il demande que soit reconnue la langue tamazigh au même titre que la langue arabe. Il n’a de cesse de collaborer avec des artistes venus de tous horizons – comme le musicien français Grand Corps Malade – ainsi, son dernier album, « Ici et Ailleurs », est une sélection de chansons françaises reprises « à la kabyle. »

Idir organise des concerts de bienfaisance, notamment avec la star du raï, Khaled. Il a en effet eu et a toujours un rôle primordial de passeur entre la culture kabyle et les cultures françaises, européennes et au-delà, ce qui en fait un homme presque autant apprécié que notre Zizou national… « A Vava Inouva » est la chanson préférée de nombreux kabyles – c’était aussi la chanson préférée de mon grand-père – mais Idir a aussi su nous rendre sensible à cette douce mélodie toute une population bien plus large…   Une invitation à une douce rêverie mélancolique, un voyage immobile à faire les yeux fermés.

 

 

* * *
L’épopée des Jeudig’s fait escale ici. Merci à tous d’avoir suivi les aventures de ces hommes et de ces femmes des quatre coins du monde, qui s’attachent à métisser la musique, d’où qu’elle vienne.

Alors à bientôt, ici ou ailleurs.

 

Paloma Colombe

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