JEUDIG’ #37 // Ebo Taylor, le voyage d’un héros ghanéen

Aujourd’hui, je dig Love And Death d’Ebo Taylor paru en 2010 sur le label anglais Strut Records.

 

Highlife au Ghana

Né en 1936 à Accra, au Ghana, Ebo Taylor naît dans une famille de musiciens. Alors que son père apprend à ses enfants, encore en bas âge, l’orgue, Ebo se tourne vers la guitare électrique : « J’étais attiré vers elle comme une abeille sur une fleur », dit-t-il.

À 19 ans, il quitte l’école pour partir en tournée avec son groupe. Il compose et arrange, aussi : il n’a pas 20 ans et est déjà connu pour modifier la structure des morceaux highlife, leur ajoutant introduction et coda (conclusion), une particularité que l’on retrouve plutôt, habituellement, dans le jazz.

Le « highlife », (littéralement, « belle vie » ou « grande vie »), c’est ce mélange d’influences typiquement ghanéennes qui évoluera en afrobeat, grâce à son pionnier, Fela Kuti ainsi qu’à toute une mouvance de musiciens – dont fait partie Ebo Taylor – qui participent à populariser et pérenniser le genre au délà des frontières du pays.

Odyssée londonienne : rencontrer Fela Kuti…

La rencontre avec l’icône date des années 1960, quand Ebo Taylor décide de faire ses valises pour aller se frotter à l’enseignement de la musique jazz à Londres. Il y étudie entre 1962 et 1965 avec un objectif clair, fixé dès le départ : profiter des cours de composition et d’arrangement jazz anglo-saxons pour enrichir ses propres influences highlife et afrobeat avant de les rapporter à Accra.

Un objectif partagé par les acteurs de la scène musicale nigériane de Londres, parmi lesquels Fela Kuti, dont il fait la connaissance pendant un jam highlife, dans un club de jazz à l’ouest de la ville.

 

 

… Puis s’accointer avec son propre style

Même s’il avoue à l’époque principalement jouer du jazz « à l’américaine » – on retrouve parmi ses influences les plus grands jazzmen : Miles Davis, Coltrane ou Charlie Parker – Ebo Taylor recherche l’équilibre avec la musique traditionnelle ghanéenne, le « cœur de sa musique » (sic).

Celui qui affirme à la fois: « Tout ce que je compose provient soit du classique, soit du jazz » et « C’est traditionnel et occidental, mais c’est avant tout Africain », semble avoir trouvé dans cet environnement londonien le terreau propice à l’épanouissement d’un style qui serait tout cela à la fois.

 

Retour à Ithaque

Mais Taylor ne cède pas aux sirènes de l’Occident. Comme prévu, de retour à Accra, il enregistre plusieurs albums, fruits de ses nouvelles découvertes musicales qui deviennent des classiques et font de lui une star en son pays. Cependant, les albums sont en grande partie autoproduits et sa reconnaissance ne dépasse pas encore les frontières des grandes villes portuaires du golfe du Bénin, comme c’est le pourtant cas pour son maître et compagnon afrob, Kuti.

Il faut attendre le début des années 2000 pour qu’enfin, l’Ouest découvre la richesse de la musique du ghanéen. C’est un label anglais, Soundway, qui met la main sur deux de ses pépites ultra-efficaces dans ses fameuses compiles Ghana Soundz : Afro-beat, funk and fusion in 70’s Ghana. Heaven, d’abord sur le Volume 1 en 2002 :  sur lequel on retrouve le Make It Fast Make It Slow de Rob suivi de Atwer Abroba en 2004 sur le Volume 2.

La suite ne se fait pas attendre. En 2010, Usher sample Heaven dans She Don’t Know. Musicalement très… discutable, le titre a au moins le mérite de faire connaître le musicien à l’ouest.

 

Rééditions en Occident

Dans la foulée, Strut, un autre label anglais, transforme l’essai : en 2010, paraît Love And Death, cet album qui est le tout premier enregistré et diffusé à l’international. Ebo Taylor a alors 74 ans. Une année plus tard, c’est une compilation de son travail de producteur qui paraît : Life Stories: Highlife & Afrobeat Classics 1973-1980. Puis en 2012, un nouvel album solo, Appia Kwa Bridge.

Les labels saisissent l’opportunité pour rééditer ses anciens albums : Ebo Taylor & The Pelikans, ressort en 2015 chez Superfly records, puis My Love and Music en 2016 sur Mr Bongo. La même année, Ebo ouvre le MOGO festival de Portland.

 

 

Heureux qui comme Ebo

Love And Death : l’album de 8 titres, à la fois rééditions et nouveautés démontre la vitalité du jeune homme de 74 ans. À la guitare, au chant, à la fois dans son dialecte de naissance, l’akan, et en anglais, Taylor puise dans toutes ses ressources. Le titre éponyme, enregistré en 1980, n’a pas pris une ride. Ebo y chante ses amours déconvenues avec une petite amie qui, en le quittant, le fit frôler la mort de désespoir…

Renouant avec la tradition de l’afrobeat politisé de Kuti, le combat est décalé. L’affrontement est amoureux : « Brothers and sisters, Listen to my story, Of love and death », nous enjoint-il.

Taylor effectue un voyage musical quasi initiatique : c’est en quittant sa terre natale qu’il croise le chemin de celui qui eut tant d’influence sur le reste de sa carrière. À son retour au Ghana, sa musique ne sera plus jamais la même. Puis c’est l’Europe qui décide de le sacrer héros… Décidément, « Heureux qui, comme Ebo Taylor, a fait un beau voyage… »

Et comme c’est l’hymne de la rédaction, on vous laisse sur ce remix d’Henrik Schwarz. La saison des jeudig est terminée, on se retrouve à la rentrée pour, comme toujours, plein de nouvelles pépites !

 

 

Paloma Colombe

 

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