JEUDIG’ #35 // Asha Puthli, visionnaire indo-disco

Aujourd’hui, je dig The Devil Is Loose d’Asha Puthli (CBS, 1976)

 

Enfance multiculturelle

Asha naît à Bombay dans une famille aisée où on l’incite, dès son plus jeune âge, à une ouverture d’esprit sur le monde : alors qu’elle pratique l’hindouisme chez elle, elle va à l’école catholique et étudie la longue tradition musicale indienne ainsi que la danse.

C’est l’oreille collée au poste, sur Radio Ceylon et Voice Of America, que Puthli découvre, jeune fille, la pop de Dusty Springfield, de Cliff Richards et les grandes voix jazz américaines, de Fitzgerald à Nat King Cole. Elle apprécie particulièrement le jazz, qui selon elle, « ne connaît pas de ligne de démarcation. Il est ouvert à toutes les influences, comme l’Inde ! »

Dès lors, à la fois un pied dans la culture indienne séculière et une oreille tournée vers l’Occident, elle se donne pour mission de parvenir à fusionner cette Inde vieille de plus de 6000 ans et ses amours modernes pour le jazz et la pop.

 

« Cheval sauvage »

Puthli a treize ans quand elle se passionne d’opéra. La soprano, qui a une amplitude vocale de quatre octaves, se rend compte que la carrière de chanteuse d’opéra nécessite d’y sacrifier tous les autres styles musicaux pour préserver sa voix. Impossible pour cette âme libre, qui se compare à un « cheval sauvage » : elle abandonne l’opéra et commence à chanter dans les clubs de Bombay.

Pour l’une de ses premières apparitions d’importance au Bombay Arts Festival, elle propose une performance mémorable, dans laquelle elle improvise à la fois dans un style jazz américain et indien traditionnel. Une nouvelle forme de fusion dont elle est la précurseuse.

 

Who’s that girl ?

Elle déroute les journalistes qui assistent à ses performances. Dans le New Yorker, on se demande qui est cette jeune chanteuse « belle et mercurielle », avec son style si particulier. Difficile de définir celle qu’on aimerait appeler « Asha aux mille visages ».

À la fois danseuse – elle gagne la fameuse bourse de danse contemporaine Martha Graham en 1969 – et chanteuse sacrée « meilleure chanteuse jazz » par Downbeat magazine pour sa performance sur l’album Science Fiction du précurseur du free jazz, Ornette Coleman, elle est une (f)âme libre, une anticonformiste qui joue, moitié nue, dans un film d’ailleurs interdit en Inde, Savages.

Après ces projets de danse, de chant pour Coleman et d’actrice, elle rêve d’une carrière aux Etats-Unis, temple du jazz et soul qu’elle affectionne tant. Mais le pays, dont elle déplore un échange à « sens unique », lui ferme ses portes…

 

Good Morning England ! Du jazz à la pop…

Peu importe. Notre spécialiste de l’improvisation vocale fait une apparition télévisée remarquée en Grande-Bretagne, à la suite de laquelle elle signe avec le label CBS.

En 1973, elle sort un premier album plein d’influences pop, dont plusieurs titres sont empruntés à de grands songwriters américains : on y trouve une version très personnelle et hypersexualisée dI Dig Love de George Harrison, deux reprises de J.J. Cale (Lies, Right Down Here) ou encore des titres empruntés à John Lennon et Bill Withers.

 

…Puis à la disco : The Devil Is Loose

Pour The Devil Is Loose, considéré par beaucoup comme un chef-d’œuvre, elle travaille avec le producteur et chef d’orchestre allemand Dieter Zimmermann. Ensemble, ils construisent ce troisième album avec l’expertise de Zimmermann en matière de comédie musicale et de musique classique. Chaque morceau est en soi un travail abouti, avec une vraie recherche de cohérence.

Puthli peaufine un style disco qui lui est propre. L’album est aussi l’occasion d’une énième démonstration de sa maîtrise vocale jazz, avec des envolées lyriques comme sur Flying Fish. La beauté d’une balade éthérée nous emporte (Say Yes) tandis que Space Talk, disco tune Donna Summer-esque à la ligne de basse enfiévrée, nous exhorte (à danser). Biggie ne s’y trompe pas en la samplant dans The World Is Filled en 1997.

Le clip The Devil Is Loose nous fait découvrir l’Asha danseuse, révélant sa majestueuse extravagance dans un vêtement ample qui magnifie chacun de ses gestes. On y retrouve cette pointe de folie douce, récurrence de son univers artistique à la fois profondément savant et intensément pop.

 

Femme-monde

Dans les années 2000, on l’appelle, enfin, pour jouer aux Etats-Unis. Ironie du sort, c’est pour chanter dans un style vocal traditionnel indien, dans lequel il est tout de même heureux de la découvrir sur le tard, tant elle y excelle.

Jamais là où on l’attend, Puthli dit aujourd’hui se sentir comme « une personne du monde ». Elle explique : « Mon esprit est très américain, mon âme et mes racines sont très indiennes et ma carrière a davantage été européenne. »

C’est une femme sans âge qui dit avoir, spirituellement, « 6000 ans » L’âge de la musique indienne, tiens. Mentalement, elle en aurait 98, et émotionnellement, plutôt 5, avoue-t-elle avant de terminer : « Chronologiquement, je me situe quelque part entre tout ça. »

Encore peu connue aujourd’hui, aurait-elle été un peu trop en avance sur son temps ? Possible. Car, comme elle dit : « Je suis un esprit libre. Mon esprit se situe dans les entre-deux, comme les micro-intervalles en musique. » Asha Puthli, pop star trop savante ou visionnaire trop pop ?

 

Paloma Colombe

L’album The Devils Is Loose, en entier sur Soundcloud

à propos de l'auteur Paloma Colombe