JEUDIG’ #32 // Saâda Bonaire, Orient-express electro-disco

Aujourd’hui, je dig Saâda Bonaire (Captured Tracks, 2013)

 

saada-bonaire-tafmag-jeudig-paloma-colombe-2

 

Formation improbable du « pop art project » de Brême

En Allemagne, dans le paysage musical de la fin des années 1970-début 1980, il n’y a pas que Kraftwerk… À Brême, en 1982, le DJ Ralph « von » Richtoven a une idée derrière la tête. Avec sa copine de l’époque, Stefanie Lange, et l’amie de cette dernière Claudia Hossfeld, ils rêvent d’un projet à mi-chemin entre l’art et la musique, entre l’Orient et l’Occident, pas vraiment amateur sans être tout à fait professionnel : « Je ne voulais pas vraiment d’un groupe. Sâda Bonaire était plus un « pop-art project » On avait juste envie de sortir des disques. » dira von Richtoven.

Stefanie et Claudia sont de belles filles avec du goût et surtout l’envie de créer, mais problème : elles ne savent pas chanter.  Tant pis, elles parleront.

saada-bonnaire-tafmag-jeudig-paloma-colombe

Richtoven, lui, n’est pas que DJ : il est aussi directeur de plusieurs associations de soutien aux immigrés de Brême, à cette époque en grande majorité turcs. Il s’aperçoit qu’un bon nombre de ces nouveaux arrivants sont musiciens. Grand amateur de musiques orientales – il collectionne cassettes audio égyptiennes et turques -, il décide donc de former ce « band » improbable composé d’un DJ (lui-même), de ses deux amies qui ne sont pas chanteuses, et d’une bande de musiciens kurdes recrutés pour l’occasion.

 

Immigration et inspiration turques

Selon lui, l’influence que l’immigration turque a eue sur sa musique est comme un lien d’évidence: si Richtoven avait vécu à Londres ou à Paris, il se serait peut-être nourri de musique caribéenne ou de Raï… « We could hear the influence that Caribbean and Indian immigrants had on British music in the 80s. In France, they had the Rai music from the Maghreb and a lot of musicians from West Africa. In Germany, we had the Turkish immigrants. »

La musique fusion s’impose alors à lui : il veut mêler ses influences orientales à celles qui traversent alors l’Europe : disco, funk, dub et spoken word, musique électronique, punk…

En 1982, le trio enregistre son premier single chez EMI, You Could Be More As You Are. Il attire immédiatement l’attention des DJs et des danseurs, captivés par ce son qui ne ressemble à rien d’autre.

 

Destination : horizons musicaux inconnus

En 1982, EMI signe Saâda Bonaire pour un projet d’album. Saâda Bonaire, un nom métissé comme leur musique : « Saâda » signifie « heureuse » en arabe, tandis que « Bonaire » a plutôt une consonance française…

L’enregistrement se passe dans d’excellentes conditions : le trio a la chance de bénéficier du talent du londonien Dennis Bovell, producteur des Slits et des meilleurs albums de Lintown Kwesi Johnson. Le tout dans le studio suréquipé des… Kraftwerk, à Cologne, par un heureux concours de circonstances.

Spoken word, saz et flute « ney » kurdes, rythmique reggae-dub, basse sourde, boîte à rythme, synthé, saxophone du jazzman Charlie Mariano, sifflets… La porte est ouverte à toutes les expérimentations. L’expertise de Bovell permet au groupe d’apporter de la cohérence dans un album aux intrications d’influences si variées…Qui ne sortit jamais.

Comment ça ? You Could Be More As You Are a pourtant fait fureur. Mais c’était sans compter sur Tina Turner. Qui sait quelle notoriété le groupe aurait acquise dès les années 1980, si la chanteuse américaine n’était pas passée par là ?

 

Collision en pleine ascension par l’astéroïde Turner

Chez Emi à cette époque, il y a un directeur artistique un peu trop gourmand : quand Tina Turner enregistre son futur hit, plusieurs fois disque de platine, Private Dancer, il dépasse le budget… de trois fois.

Alors EMI se voit obligé de lui couper les vivres : il n’aura plus le droit de faire enregistrer l’album des Saâda Bonaire. Heureusement, les rebondissements ne s’arrêtent pas là. Et il s’en est fallu de peu pour que ce groupe si prometteur n’ait jamais l’exposition qu’il mérite…

 

Quand Brooklyn redécouvre le groupe de Brême

Au début des années 2010, Mike Sniper, du label new-yorkais Captured Tracks, plutôt connu pour ses sorties en rock indépendant (Mac de Marco, Thee Oh Sees, Soft Moon…) prend contact avec Ralph Von Richtoven dans l’optique de rééditer les fameux titres produits par Dennis Bovell.

Après d’intenses négociations, Captured Tracks ressort enfin, en 2013, une sélection de tracks enregistrées entre 1982 et 1985. Quasi instantanément, le groupe devient culte.

La modernité de son est frappante et séduit toute une nouvelle génération de DJs. Parfaite sur les dancefloors, la musique de Saâda Bonaire s’offre même plusieurs relectures contemporaines, notamment par le trio Pharaohs, dignes représentants de l’excellent label californien 100% Silk ou encore par le génial Bobby Browser sur ses edits de More Women  ou de Wake Up City.

 

La musique de Sâada Bonnaire semble préfigurer toute une veine de l’italo-disco décalée à la Glass Candy  Jugez-en par vous-mêmes en écoutant Miss Broadway ou Geto Boys. Comme si Saâda Bonaire avait attendu tout ce temps pour ressortir de l’ombre pile quand on serait prêts.

Écoutez la compilation entière et plongez-vous dans leur univers avec leur unique clip de l’époque, The Facts. 

À dans deux semaines

 

Paloma Colombe

About The Author: