JEUDIG’ #31 // Grace Jones, ‘Living My Life’ (Island Records, 1982)

Aujourd’hui, je dig l’album Living My Life de Grace Jones, paru en 1982 chez Island Records.

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Enfance jamaïcaine catholique ultrastricte

Grace grandit à Spanish Town en Jamaïque, d’un père pasteur apostolique et de Marjorie Williams, fille d’un musicien du jazzman Nat King Cole. Dans cet environnement über religieux – « paranoïaque » comme elle le qualifiera elle-même -, télé et radio sont bannies. Grace compare son enfance à « un lavage de cerveau, plein des feux de l’enfer et de la damnation ».

Quand ses parents déménagent à Syracuse, Grace et ses frères et sœurs sont confiés à la grand-mère et à son nouveau compagnon. C’est un sadique qui les bat – entre deux prières. Grace se distingue en traînant dès lors surtout avec ses frères, en s’habillant comme eux. Seule sa tante Sybil, modèle féminin en l’absence de ses parents, drôle, libre et cultivée, lui apporte une bouffée d’air dans cet horizon obscur.

 

Enfin libre à New York

Mais en 1965, c’est un nouveau chapitre qui débute pour l’ado de 13 ans qui part rejoindre ses parents de l’autre côté de l’Atlantique. À New-York, Grace découvre les clubs, gays notamment, avec son frère Chris, homosexuel. Elle se maquille malgré l’interdiction parentale, découvre l’alcool et arbore une afro. Elle s’habille comme ses idoles, les Supremes. Et s’abîme, aussi : aux acides, qu’elle consomme en quantité. Le tout dans l’Amérique ségrégationniste des années 1960…

« I won’t give in and I won’t feel guilty » chante-t-elle sur Nipple To The Bottle. Son âme rebelle se rêve comédienne, mannequin ou chanteuse. Elle n’entre dans aucune case et le sait : noire sans être afro-américaine, queer sans être gay, androgyne mais hyper féminine. Quand sa meilleure amie se suicide, elle se rase le crâne et s’envole, sur un coup de tête, pour Paris.

Mannequin et OVNI à Paris

En 1970, elle se heurte d’abord au racisme latent du milieu de la mode. John Casablancas (père de Julian, des Strokes), futur créateur de l’agence Elite, ose lui dire : « Eh bien, pour être honnête, vendre un mannequin noir à Paris c’est comme essayer de vendre une vieille voiture que personne ne veut acheter. » Dans l’un des coups d’éclat dont elle a le secret (comme lorsqu’elle fout une claque à un présentateur de TV), Grace lui claque la porte au nez, en lui souhaitant de mourir d’une cirrhose (Ce qui lui arrivera vraiment, ndlr). Elle ne se laisse pas faire, affirmant a posteriori : « On voulait que je me conduise comme un mannequin noir, avec humilité et reconnaissance. Pas question. »

Celle qui ne s’est « jamais pensée comme noire » (lire son autobiographie Je n’écrirai jamais mes mémoires, eds. Séguier), refuse de se laisser enfermer dans une quelconque identité.

Noire ? Bien sûr. Mais européenne, mais jamaïcaine. Marquée par les racines hispaniques de la colonisation, la native de Spanish Town pense d’ailleurs avoir été « européenne, dans une autre vie ». Côté musique, elle n’entre pas non plus dans la case de la chanteuse afro-américaine soul « traditionnelle ».

 

“I was amazed when I first saw Grace Jones. She was the first to take radical fashion out of its predictable Parisian context and bring it into music, where I always thought it belonged…”  – Jean-Paul Goude

Puis Paris lui ouvre grand les bras : Kenzo, Yves Saint-Laurent, Azzedine Alaïa ; Guy Bourdin, Helmut Newton… Tous la veulent, pour son charisme et sa beauté… Mais finalement, elle veut chanter.

 

Premiers émois musicaux

En 1976, elle obtient son premier tube avec I Need A Man, sur Decca Records, qui devient un hymne gay. Puis elle signe avec Island Records, avec qui elle commence une longue collaboration. Par l’intermédiaire du label, elle rencontre le producteur américain Tom Moulton, pionnier du « remix » et du 12-inches, qui lui produira ses trois premiers albums : Portfolio, Fame et Muse.

 

Après la disco, une trilogie reggae

Après cette première trilogie, disco à souhait, Jones se lance en 1980 dans un style bien différent avec une nouvelle trilogie : Warm Leatherette, Nightclubbing et Living My Life mélangent des sonorités rock, funk et reggae.

Grace est enregistrée dans le fameux Compass Point Studios de Chris Blackwell, à Nassau aux Bahamas. Cela vous dit quelque chose ? Ce n’est pas la première fois qu’on en parle dans les Jeudig’. Wally Badarou fait d’ailleurs partie de l’équipe de musiciens de choc, présents pour l’enregistrement de Living My Life. Sur l’île de Nassau, loin de tout et de toute influence citadine, la musique de Grace se charge d’une nouvelle intensité.

Living My Life est peut-être le plus abouti de la trilogie. My Jamaican Guy sample Doin’ It de LL Cool J La chanson est dédiée au beau Tyrone Downie des Wailers, pour qui Grace avait semble-t-il, un crush à l’époque… Le titre The Apple Stretching, est quant à lui écrit par Melvin Van Peebles, pionnier du cinéma « Blaxploitation » et compositeur.

 

Grace de toutes les couleurs

L’illustration de couverture de Living My Life est conçue par son compagnon de l’époque et Pygmalion, Jean-Paul Goude. Également surnommé « the man who made Grace Jones », il s’emploie en effet à faire d’elle une icône. « Sur les pochettes de mes albums disco, on me coloriait en vert, bleu marine, anthracite, si bien qu’à la fin, on ne pouvait pas savoir de quelle couleur j’étais », rappelle-t-elle avant d’ajouter : « J’étais noire, mais pas noire ; femme, mais pas femme ; américaine, mais jamaïcaine ; africaine mais science-fiction. » La boucle est bouclée.

Dans ses mémoires, Grace Jones se définit comme un personnage « hors race et hors genre ». Sans âge, aussi ? « Ma tête rasée me faisait paraître plus abstraite, moins liée à une race, un sexe ou une tribu spécifique. »

Une liberté qui fera l’objet cette année d’un documentaire : Grace Jones – The Musical of My Life retrace les différentes facettes de la vie d’une artiste protéiforme. Elle l’affirme : « J’ai toujours été une rebelle. Je ne fais jamais les choses de la manière dont elles sont supposées être faites. Je vais dans la direction opposée ou je crée une nouvelle direction pour moi-même, sans me soucier des règles ou de ce que dit la société. »

À dans 2 semaines !

Paloma Colombe 

 

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