JEUDIG’ #30 // L’incroyable funk de l’étrange William Onyeabor

Aujourd’hui, je dig la compilation Who Is William Onyeabor, parue en 2013 sur le label américain Luaka Bop.

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L’épopée du label Luaka Bop

Avant que Luaka Bop ne commence à s’intéresser à Onyeabor, ce dernier avait déjà une certaine notoriété parmi les amateurs de funk et d’afrobeat. Notamment grâce au fameux blog musical, Awesome Tapes From Africa, qui avait exhumé plusieurs pépites du musicien nigérian.

Pour autant, Yale Evelev et Eric Welles Nyström de Luaka Bop, ne savaient pas à quoi s’attendre, quand ils demandent en 2008 à leur complice, le producteur nigérian Uchenna Ikonne, qui doit justement se rendre dans la région du musicien, de les aider à entrer en contact avec Onyeabor.

Leur rêve : sortir une compilation des titres du mystérieux musicien pour les faire enfin connaître du grand public. Mais Ikonne mettra 9 mois pour entrer en contact avec Onyeabor et 2 ans de plus pour obtenir une première signature de contrat.

Par la suite, Evelev et Nyström ont beau retourner les internets, ils n’y trouvent aucune information pertinente. Onyeabor, qui a pourtant enregistré 8 albums, reste un mystère absolu. Ils ont alors l’idée de demander à l’écrivain nigérian Chris Abani, d’entrer en contact avec lui pour en connaître davantage sur sa vie. La réponse d’Onyeabor est laconique : « Je ne veux parler de rien d’autre que Jésus. » Puis, il raccroche.

 

 

Who (the fuck) is William Onyeabor ?

Le mystère Onyeabor s’épaissit. Lors du premier voyage de Welles pour rencontrer l’énigmatique musicien à Enugu, sa ville de naissance, il a la surprise de découvrir un immense palais blanc, avec une fontaine et peut-être un héliport (l’information n’a jamais pu être vérifiée). Sur le fronton de la maison, on peut lire : « Ezechukwu Palace » ; traduisez, « God Is King Palace. ».

Quand Welles entre, il se trouve face-à-face avec un monumental escalier à double volée, envahi de claviers et de tables de mixages, décoré outrageusement de peintures du Christ et… de photos d’Onyeabor lui-même, en costume traditionnel Igbo, serrant la main des dignitaires locaux. Étrange ego-trip…

Quand il rencontre enfin Onyeabor, Welles découvre un gaillard costaud, âgé de presque 70 ans, bien installé sur son canapé. Le géant regarde la messe à la télé. Welles tente alors quelques questions : le voyage moscovite, ses supposés films… Silence interminable – puis cette réponse, encore, les yeux rivés sur le poste de télé : « Je ne veux pas parler du passé. Que de Jésus. » Comme si l’énigme n’était pas assez difficile à résoudre, il ajoute d’un ton solennel : « Cette maison renferme bien des secrets ».

Les gars de Luaka Bop n’en sauront jamais plus. Onyeabor refuse obstinément d’évoquer ses années de voyage et de studio. Tout ce qui est antérieur à une bien obscure date, dans le milieu des années 1980.

 

« Le son Onyeabor ». Ou les prémices de la musique électronique

Alors les « hypothèses Onyeabor » vont bon train, chacun y va de son propre fantasme, inspiré de rumeurs, pour la plupart invérifiables. Mais que savons-nous de source sûre ? Onyeabor a enregistré, produit et distribué lui-même ses 8 disques, entre 1977 et 1985, dans son propre studio, Wilfilms Limited. Les morceaux issus de la compilation de Luaka Bop de 2013 sont une sélection bien évidemment non-exhaustive.

Si Luaka Bop a cherché, obstinément, à produire cette compilation, c’est qu’Onyeabor a inventé l’une des musiques les plus audacieuses de l’Afrique de l’Ouest avec sa funk ultra-moderne. Moog, Sequential Circuits et autres synthés Elka, qui ornaient ses escaliers, n’étaient pas des objets de décoration, mais bien des instruments qui lui ont permis de créer ce son unique.

En effet, dans les années 1960-1970, le Nigéria n’est vraiment pas en reste en matière musicale : la dynastie des Kuti, les Lijadu Sisters entre autres, sont originaires de la région. Onyeabor développe, tout au long de sa discographie, un son qui va d’une funk enragée, impétueuse aux prémices de la musique électronique.

La compilation de Luaka Bop est, en cela, celle d’un véritable pionnier de l’électro funk, qui a définitivement une longueur d’avance sur son temps. Ce n’est pas que les synthés n’étaient pas déjà utilisés dans la musique ouest-africaine (Écoutez par exemple SEMI COLON Isi Agboncha), mais c’est leur utilisation qui est novatrice. Séquenceurs et drums machines servent à créer des boucles parfaites, « précurseuses » des systèmes utilisées en musique électronique.

Et pourtant, William Onyeabor, ce génie, a décidé de plaquer la musique au milieu des années 1980.

 

Influence planétaire

Du jour au lendemain, Onyeabor ne remettra plus jamais les pieds dans une salle d’enregistrement, puis refuse, comme on sait, toute évocation de cette période. L’homme était devenu Pasteur à l’élise évangélique « Born Again ». Ses chansons, déjà, louaient Dieu…

À moins que sa carrière d’entrepreneur chevronné ne l’ait rattrapée : c’est en effet un homme d’affaires brillant qui posséderait un moulin et un cybercafé, travaillerait pour le gouvernement et aurait même été distingué par les instances locales pour son implication dans l’économie de sa région. Ses employés le disent généreux mais tyrannique. Celui que tout le monde appelle « chef » effraye…

Pendant ce temps, le monde a les yeux rivés sur le musicien. En Europe comme aux Etats-Unis, il fascine. Un documentaire a été réalisé sur lui : dans Fantastic Man, on découvre Femi Kuti ou Damon Albarn (excusez du peu) faire l’éloge du personnage, ce dernier qualifiant même sa musique d’ «excentrique, intelligente et incroyablement funky ».

Caribou et 2 Many DJs en sont également fan. Daphni dans son titre Ye ye, le sample. Un plateau d’artistes s’est constitué après la sortie de la compilation, déjà culte, de Luaka Bop et se produisent partout dans le monde.

 

Disparition d’un prestidigitateur

Et puis, le 16 janvier dernier, le monde s’est rempli d’encore un peu plus de mystère et de folie. Le magicien s’est éteint dans son palais d’Enugu, laissant, dans l’escalier à double volée, les orgues, les peintures et les photographies. Il ne nous reste plus que ses disques… Et c’est peut-être tout ce qu’il y a à retenir de William Onyeabor.

À dans deux semaines.

Paloma Colombe

 

 

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