JEUDIG’ #29 // Wally Badarou, le ‘Prophet’ français des claviers

Aujourd’hui, je dig Echoes, de Wally Badarou, paru en 1984 chez Island Records

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À Cotonou, hésitation pour l’aviation

Wally Badarou naît à Paris en 1955 puis déménage à Cotonou au Dahomey (futur-Bénin) à l’âge de 7 ans, pour le travail de ses parents : son père est ministre des affaires étrangères puis Ambassadeur du Dahomey en France.

Passionné d’aviation, Wally s’amuse à reconnaître au bruit qu’ils font, la marque des moteurs qui décollent de l’aéroport tout proche. C’est aussi à cette période qu’on lui offre son premier piano-jouet. Sur les touches colorées, il commence à composer des mélodies.

Puis il s’essaie à la mandoline, à la flûte, au clavier et à l’enregistrement sur un magnétophone Aiwa rapporté de voyage par son père. Cependant, malgré d’évidentes prédispositions pour ces disciplines, tout le destine à une carrière aérienne ou spatiale. La musique est la bande-son de ses rêveries intersidérales : Sgt Pepper des Beatles, les Stones et l’hypnotique version de Jimi Hendrix de All Along The Watchtower de Dylan.

Mais un jour, alors qu’il accompagne son frère – qui a un groupe de rock – en répète, il a une révélation : il se met à rêver secrètement qu’il en devient l’organiste… Sans avoir, encore, les moyens de s’en offrir un. Ses premiers groupes sont largement influencés par Herbie Hancock et Stevie Wonder.

 

À Paris, le choix de la musique

Badarou a 16 ans en 1971, quand il revient à Paris avec ses parents. Après multiples tergiversations, des études de droit et un service militaire, une session d’enregistrement studio finit de le convaincre : il sera claviériste-compositeur. Il enchaîne alors les groupes, joue des synthés dans M (le groupe de Robin Scott, ndlr) pour le titre Pop Muzik, un gros tube qui le fait connaître.

La même année en 1980 il signe son premier contrat solo avec Back to the Scales To-Night chez Barclay. C’est à ce moment-là que Chris Blackwell, le producteur du mythique label Island Records aux Bahamas, recherche un ‘clavier’ pour compléter l’équipe du prochain album d’une star. Recommandé par un ami, Badarou accepte et se retrouve aux Caraïbes avec Grace Jones.

 

Propulsion à Nassau

Avec Blackwell, ça se passe bien. Tellement bien, qu’il fait de Badarou un membre des Compass Point Studio All Stars, fleuron de son studio qu’il rêve l’égal de la Motown. L’ensemble regroupe les meilleurs musiciens de studio de l’époque. Ils enregistrent quelques uns des albums les plus marquants de la décennie. Le diptyque reggae de Gainbourg dont on parlait dans notre Jeudig’, n’est qu’un exemple.

Badarou, toujours armé de son mythique synthé Prophet 5 – qui lui vaut d’ailleurs le surnom de Prophet -, participe donc à l’enregistrement d’albums de Grace Jones (Warm Leatherette, Nightclubbing), Mick Jagger, Herbie Hancock, Joe Cocker, Jimmy Cliff, Gregory Isaacs, Gwen Guthrie et Black Uhuru avec Sky et Robbie… La rencontre avec Grace, sensée durer une journée, aura en fait abouti sur une résidence aux Bahamas de… douze ans.

Badarou, pionnier du home-studio, conceptualise à ce moment là son idée d’« Artiste d’enregistrement » pour faire-valoir le fait qu’il considère que la majeure partie de son travail s’effectue en studio, « cet atelier où l’on polit le joyau, par dur labeur mêlé de chance, tout comme sur scène. » Il ajoute : « Pour le passionné d’aviation que je suis, le studio est apparu comme le cockpit d’un appareil virtuel que je voyais planer sur mes paysages sonores. » Aviation, toujours…

 

Echoes, voyage imaginaire éclectique et culte

« Bien avant d’entrer en studio, je savais exactement comment le faire sonner : une sorte de bande originale d’un voyage imaginaire d’un petit garçon autour du monde. » Blackwell, toujours lui, permet à Badarou de réaliser son rêve d’album. Supposé n’être qu’un « recueil d’amuse-gueules », sorte d’album-démo, « pré-échos d’albums à venir » pour montrer l’étendue de sa palette – d’où les fondus-enchaînés entre les morceaux – il devient son album le plus reconnu…

Mais il faudra être patient. Car si Blackwell lui-même est convaincu de son potentiel, ce n’est pas le cas d’Island records, qui lui font comprendre qu’il reviendrait plus cher de le commercialiser que de le mettre directement au placard.

C’était sans compter sur un remix du titre phare Chief Inspector par Nomad Soul, qui établit sa crédibilité en propulsant le morceau au sommet des charts… des DJs : au Paradise Garage, Larry Levan et François K en sont fous. Mambo est également samplée par Massive Attack sur le morceau Daydreaming, dans l’album Blue Line.

High Life connaitra un énorme succès en Afrique. Aux Antilles, certains y ont vu les précurseurs du zouk… Echoes serait d’ailleurs l’album le plus piraté de l’histoire la musique africain. Paradoxalement ? Car l’album n’est pas sorti en Afrique…

 

Un album unique et inclassable

L’éclectisme des morceaux qui composent Echoes en font un objet unique, inclassable, compte tenu de la diversité des territoires visités. C’est un « voyage dont l’enchaînement des scènes à ceci d’onirique qu’il peut paraître brusque et incohérent » ; ou un film où la scène de la jungle (‘Jungle’) pouvait se fondre dans une ambiance mi-mélancolique, mi-romantique (‘Rain’).

Echoes est conçu pour n’appartenir à aucun genre. Une bande-originale d’un film virtuel, point. Et c’est là sa criante originalité.

L’album est aujourd’hui une référence pour de nombreux groupes, parmi lesquels le nouveau groupe du new-yorkais Dévonté Hynes, Blood Orange qui le cite dans ses influences majeures pour l’album Cupid Deluxe (2013). Et un bel hommage de Todd Terje qui ouvre son Essential mix 2013 avec Voices. 

 

À dans deux semaines !

Paloma Colombe

 

 

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