JEUDIG’ #27 // Direction le Brésil hippie avec ‘Garra’ de Marcos Valle (1971)

Aujourd’hui je dig Garra de Marcos Valle, paru en 1971 chez Odeon Brasil

Marcos Valle à Los Angeles, 1968.
Marcos Valle à Los Angeles, 1968.

 

C’est l’histoire d’un chouette type qui est tombé dedans petit

Musicien, le carioca l’est, depuis ses 5 ans. Il grandit entre une grand-mère et une mère pianistes et un père fan de musique populaire brésilienne (MPB), collectionneur de disques. Son nom, Marcos Kostenbader Valle, lui vient d’un grand-père allemand dont il dit avoir hérité les manières et le cheveu blond. Et déjà jeune, Marcos traîne avec les futures stars de la musique brésilienne. On cite ici Edu Lobo et Dorival Caymmi.

D’emblée, son terrain d’expression musicale prend diverses formes : le baião, la samba, le jazz, la musique classique, la musique noire, le rock, la bossa nova… Des goûts musicaux décloisonnés qui lui feront dire plus tard : « Pour moi, il n’y a pas de rivalités dans la musique, que ce soit entre les styles ou entre les artistes. J’aime cette idée de combinaison de styles, de cultures. »

Avec son frère Paulo Sergio, qui écrit les paroles de ses compositions, ils forment un duo créatif inséparable : « Sa présence a toujours été pour moi quelque chose de rassurant », avouera Marcos.

 

Tudo bem

Le week-end, les deux frères vont surfer entre potes quand ils ne partent pas à la montagne avec les copines. Ces escapades sont pour le duo l’occasion de composer des chansons comme Os grilos, un hymne à la drague brésilienne au rythme entraînant qui nous évoque aujourd’hui les B.O de James Bond et que Marcos réengistrera tout le long de sa carrière. Pour Marcos, le séducteur, la musique vient alors toujours « très simplement » : « Elle pouvait naître de circonstances précises, la rencontre avec une femme, l’amour qu’elle m’inspirait …»

En 1965, Marcos a 22 ans quand il enregistre Samba de Verao, qui devient quasi-instantanément un hit planétaire puis un standard. C’est So nice en anglais, repris par tous les plus grands jazzmen et chanteurs internationaux, de Walter Wanderley trio à Bebel Gilberto.

 

Dictature militaire et rêve américain

En 1964, c’est le coup d’état militaire au Brésil qui contraint certains artistes à s’exiler (tout comme son comparse Caetano Veloso). Marcos en profite pour réaliser son rêve américain : il s’envole rejoindre Sergio Mendes et son mythique band, Brasil 66.

Cette collaboration avec Sergio et les Etats-Unis l’inspirent énormément. Là-bas, le musicien tourne dans les clubs de jazz, rencontre Quincy Jones, écume les plateaux télé et trouve même le moyen de produire des hits aux Etats-Unis… Mais, comme Veloso, le Brésil lui manque.

Quand il rentre au pays, il n’est plus tout à fait le même : celui qui se présentait en jeune premier de la classe, polo bien repassé à l’appui, pose désormais nu dans un lit, cheveux longs, ébouriffés. C’est le « bed album » de 1970. La donne politique n’est plus la même. La censure est drastique. « Le lit, le sexe, la famille semblaient des armes de provocations adhoc. Je les ai donc utilisées. Musicalement, c’était aussi le moment idéal pour utiliser mes influences rock et pop et pour les fondre aux autres. » La période sera particulièrement musicalement riche pour Valle.

 

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Garra, un album exceptionnel

C’est dans ce contexte de durcissement politique, concomitant avec la maturité musicale post-USA acquise par Marcos que sa carrière prend un nouveau tournant. Les frères Valle commencent à écrire des chansons qui ont pris une dimension sociale et politique. Et pour éviter la censure, les paroles sont à double sens. Dans le titre d’ouverture de Garra, le « Jesus Mei Rei » dont il est question, surnommé « Pobre Rei » – « Pauvre Roi » en portugais -, est en fait le président du Brésil. Un jeu de substitution pour critiquer la politique de l’époque : mainmise des grands propriétaires terriens, insécurité, pauvreté sociale…

Garra, pousse à son paroxysme le génie créatif baroque de Marcos. Pour ce 11 titres, il est épaulé de deux producteurs de renom : Lindolfo Gaya (Jorge Ben, Deodato, Edú Lobo et plus récemment Gilles Peterson) et Miton Miranda qui a apporté une contribution énorme à la musique brésilienne en travaillant avec Caymmi, Quarteto Em Cy, João Donato. On y retrouve tous les genres d’influences de Marcos qu’il a su intégrer de manière unique dans ce qui est, sans aucun doute, un coup de maître.

Une exploration musicale de l’hybridité, traversée par mille influences et rythmes : onze morceaux qui nous font tanguer de la samba à la bossa, au baião, cette musique traditionnelle originaire du nord-est du Brésil, en passant par les musiques noires américaines ou encore le rock psyché.

 

Le plus cool des hippies

Aujourd’hui âgé de 74 ans, Marcos l’ex-surfeur, le musicien low-profile de génie est samplé par Jay-ZKanye West ou encore par le jeune rappeur français VALD. Et il trouve ça cool : « J’aime par-dessus tout qu’ils y placent des messages ou des intentions qui n’étaient pas les miennes lorsque j’écrivais ces musiques. Je trouve ça fantastique. »

Toujours optimiste, Marcos confesse aujourd’hui se sentir plus libre que jamais de changer et d’explorer inlassablement de nouvelles idées : « Je crois fortement qu’il n’y a aucune raison pour que nous restions toujours les mêmes et que nous devons toujours apprendre. Le monde change et nous changeons de la même manière. Mes influences ont toujours été variées et ne cessent de changer avec l’âge. »

Marcos & Paul Sergio Valle, Festival de Midem, 1971
Marcos & Paul Sergio Valle, Festival de Midem, 1971

 

En 2013, le jeune label de Seattle, Light In The Attic, connu pour la qualité de ses rééditions – on en parlait pour les Supreme Jubilees récemment – a décidé de rééditer les quatre chefs-d’œuvre de la période post-USA de Valle.

Dans une interview accordée à la Blogothèque en 2013 à l’occasion de la re-sortie de ces albums sur vinyle, Marcos se délectait des perspectives de l’année à venir en ajoutant : « Comment ne pourrait-on pas se réjouir d’avoir des publics si différents et se dire qu’on a peut-être atteint quelque chose d’universel ? » Marcos, ou le type le plus cool du monde.

 

Paloma Colombe
Merci à la Blogothèque pour leur interview dont la plupart des citations ici sont tirées.

 

 

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