JEUDIG’ #25 // ‘Transa’ du brésilien Caetano Veloso (1972)

Aujourd’hui je dig Transa de Caetano Veloso paru en 1972 chez Philips.

 

« You don’t know me »

… Mais à qui t’adresses-tu, Caetano ? De toi, on sait que tu es originaire de la banlieue de Bahia, une région de mixité au lourd passé, certes, mais qui semble pousser tous ceux qui y vivent à créer, dans l’influence d’une riche diversité. Tu es le frère de la chanteuse Maria Bethania, aussi. Et grand représentant du Tropicália qui inspire ton livre Verdade Tropical. Si ce mouvement dépasse les limites du strict genre musical, il repose sur les notions mêmes de synthèse et de mélange, rythmique notamment : en convoquant tout à la fois le Brésil, l’Afrique, l’Europe… Même si parfois, c’est au « hasard » d’un exil.

 

Junte militaire et exil londonien

De 1964 à 1985, le Brésil vit une période difficile : la dictature militaire du maréchal Castelo Branco prend le pouvoir après un coup d’état qui renverse le président élu. Le régime, comme toute dictature militaire, vise à écraser tout point de vue contraire au sien : ainsi, les artistes, a fortiori de gauche comme Caetano Veloso et Gilberto Gil, sont mis à l’écart. En 1968, les deux artistes passent même plusieurs mois en prison puis sont astreints à résidence, à moins qu’ils ne… quittent le pays.

Les deux amis s’exilent alors à Londres. Même si Caetano dira : « C’était une période sombre de ma vie et je me suis senti loin de moi-même », la période n’en sera pas moins prolifique musicalement parlant. Et c’est dans ce contexte que Caetano produit le plus bel album de sa carrière : Transa.

 

« We’re not that strong my Lord. You know we ain’t that strong »

1971 : Caetano vient d’enregistrer le décevant Caetano Veloso. Pourtant, il est déterminé à transformer cet exil forcé en une expérience ; si elle n’est pas vécue comme positive qu’elle soit au moins créatrice. Il rédige des paroles qui sont des références discrètes mais non moins évidentes au régime qu’il abhorre. Dans It’s A Long Way, il parle ainsi du chemin qui le sépare de l’après-régime.

La phrase « It’s a long way » est répétée dans une litanie invocatrice d’espoir. Les paroles à la fois en anglais et en portugais – comme dans plusieurs titres de l’album – permettent à Caetano de construire un pont entre l’Angleterre et le Brésil. Les rythmes aussi sont à mi-chemin entre le candomblé, le tropicália brésilien et le meilleur de la pop anglaise ; on pense notamment à celle de Simon & Garfunkel.

 

Héritage brésilien

Triste Bahia, qui clôt la face A, est une mise en musique du poète brésilien Gregório de Matos. La version de Caetano, à grands renforts de percussions issues du candomblé, nous entraîne sans qu’on y prenne garde, jusqu’aux tréfonds de l’âme bahianaise. Un rapprochement des origines de Caetano, né à Santo Amaro dans la banlieue de Salvador de Bahia la noire – dont on parlait dans notre Jeudig’ sur les Afro-Sambas – au moment même où il est le plus loin de chez lui…

Mora Na Filosofia (B2) – « vie en philosophie » – est une samba ancienne écrite à l’origine par Monsueto Menezes reprise avec une voix pleine de saudade et d’échos paraissant venir des entrailles de la Terre… Ou du moins, des siennes :

 

Un exil fructueux

Entre riffs électriques et percussions, Nine Out Of Ten synthétise quant à elle la portée syncrétique de l’album tout en était la plus rock de toutes. Londres est elle même une ville de mélanges. Le musicien confirme : « I walk up to Portobello Road to the sound of reggae ». Transa parvient l’exploit de nous amener à la transe sur des rythmes pop… Ou de nous amener à la pop via la transe.

Cette année-là, peu après son enregistrement, Veloso et Gil retournent au Brésil. Cet album réalisé dans cette sombre période de sa vie et de l’histoire du Brésil n’en est pas moins étincelant. L’album, que Veloso qualifie lui-même de « l’un de ses préférés », est classé 10ème au top 100 des meilleurs albums brésiliens du magazine Rolling Stone. Et Pitchfork de classer You Don’t Know Me, 73ème meilleure chanson des années 70 ! Un exil politique et artistique transa-tlantique qui aura porté ses fruits…

 

Feel the sound of music banging in my belly
Know that one day I must die
I’m alive

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