JEUDIG’ #23 // Studio One Presents Jennifer Lara

Aujourd’hui, je dig la compile Studio One presents Jennifer Lara (1981)

« Entre une heure de colle, de maths ou un cours d’espagnol »*

Treize ans. Autant dire, la fleur de l’âge. C’est l’époque des sourires métalliques, des cours de maths qu’on sèche, des tables sur lesquelles on graffe, des Mister Freeze qu’on lèche…

Avec mon ami Brayat, dont je parlais déjà dans le Jeudig’ sur Curtis Mayfield, on se shoote (entre autres) à notre compile préférée que l’on écoute sur son Walkman à chaque récré. C’est la Rocksteady Box set de Trojan, la maison d’édition britannique connue pour ses compiles, qui nous emmène en voyage dans des paysages jamaïcains, entre ska, rocksteady, reggae et dub. Brayat et moi, quand on dit qu’on va à la cantine, c’est un aller-retour express pour Kingston que l’on prend.

 

Riddim accroche-coeur

On y découvre le timbre clair d’Alton Ellis, Derrick Harriott, Pat Kelly, Les Paragons ou Errol Dunkley avec sonYou’re Gonna Need Me à vous filer la chair de poule : un enregistrement a minima, complètement à l’arrache et une voix de gamin écorché vif qui prend aux tripes, à chaque écoute.

C’est à cette période que je tombe sur ce titre de Jennifer Lara, I’m In Love avec son riddim accrocheur que la disco-queen Evelyn Champagne King fait sampler en 1981, dans un clip vivement déconseillé à toute personne allergique au revival des années 1980. Et plus récemment, par le duo avant-gardiste français Syracuse, sur leur titre Love, extrait de leur dernier EP Liquid Silver Dreams (Antinote).

 

L’une des artistes jamaïcaines les plus sous-estimées

Jennifer Lara est née en 1949 en Jamaïque. Son frère, Derrick Lara, est lui aussi chanteur de reggae. D’elle, on ne sait pas grand chose, si ce n’est qu’en tant que chanteuse, elle a participé activement à l’essor du Studio One, le label mythique qu’elle rejoint en 1969. C’est aussi l’une des artistes jamaïcaines les plus sous-estimées de cette époque, pourtant propice à la découverte musicale avec l’arrivée des sound systems.

 

De la culture du sound system…

Au début des années 1950, les premiers sound systems naissent en Jamaïque d’une envie de décloisonner la musique et la fête, jusqu’alors réservées aux Blancs dans des clubs sélectifs. Clement « Coxsone » Dodd, grand amateur de jazz et de rhythm’n’blues, DJ et producteur, fait partie des pionniers.

« Un sound system, c’est une soirée où il n’y a pas de musiciens », rappelle Bernard Bacos, fin connaisseur de la scène reggae parisienne des années 80.  « On y passe des disques et celui que l’on appelle le dee-jay chante sur les versions instrumentales, les dubs, des reggae. On pourrait dire que c’est l’ancêtre du rap… Il se pratique selon une forme ritualisée : on passe la face A vocale puis ensuite on joue la face B instrumentale sur laquelle le deejay «toaste». **

Tandis que la culture du sound system prend son essor, la concurrence entre les dee-jays se fait plus rude : c’est à celui qui aura les sons les plus rares et exclusifs. Pour cela, Coxsone commence à enregistrer ses propres morceaux : c’est le début des « dubplates », enregistrées en un seul et unique exemplaire. Ce n’est qu’en 1959 que l’on commencera à les commercialiser.

 

… À la création de Studio One

Quelques années plus tard, en 1962, Coxsone crée Studio One. Pour cela, il recrute la crème des musiciens de studio, qui forment dès 1964, The Skatalites. Le groupe enregistrera, des années 1960 aux années 70, tous les plus grands artistes ska, rock steady et reggae du pays : des Wailers, avec leur tube Simmer Down, à Ken Boothe et Delroy Wilson… Sans oublier Jennifer Lara, dont les meilleurs titres sont regroupés dans cette excellente compilation parue en 1981.

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Jennifer Lara à g. et Coxsone à dte devant Studio One

Héritages modernes

La culture du sound system est encore vivante aujourd’hui, notamment grâce au travail de collectifs artistiques comme le Collectif Sin ~. Formé de 10 membres, parmi lesquels on compte Flavien Berger, le collectif se décrit comme un « collectif de recherche expérimentale explorant les pratiques de la musique, du son ». Quentin alias DJ Kôôl, également membre du collectif, a récemment développé le « Sin Sound System ~ » : un système de sonorisation transportable de 6000 Watts de puissance sur 3 niveaux, visant à questionner le potentiel créatif de ce dispositif issu de la culture traditionnelle jamaïcaine, dans le paysage culturel contemporain… Le mois dernier, leur soirée a rempli l’église Saint-Merri à Paris.

On peut alors croire que Jennifer Lara et les autres de Studio One feront encore longtemps vibrer les murs de nos fêtes. De nos églises. Et de nos coeurs d’enfants.

* in La Belle et le bad boy, MC Solaar
** Source : https://gaite-lyrique.net/en/node/5143

 

Paloma Colombe, aka. Double Dove

 

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