JEUDIG’ #19 // À la redécouverte de l’Iran avec ‘Back from the Brink’ de Kourosh Yaghmaei

Aujourdhui je dig Back from the Brink de Kourosh Yaghmaei

 

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Aida

Tout a commencé avec une anecdote racontée par Aida. La première fois que mon amie iranienne a entendu cette chanson, c’était en 1995, dans la cuisine familiale à Téhéran. Aida, encore enfant, y trouve sa tante pleurant en écoutant Gole Yakh.

Gole Yakh rappelle alors à sa parente le souvenir de son défunt mari, incarcéré puis exécuté dans les geôles du régime islamique, à la fin des années 1970.

2011. Aida a grandi, elle s’est installée en Suède, et l’énigme familiale autour de ce morceau, dont elle connaît la mélodie sans en connaître le titre ou l’auteur, l’obsède.

Une obsession qui la poursuit jusqu’au jour où, de passage dans une coloc de Berlin, bien loin de son Téhéran natal, elle est brusquement tirée de son sommeil par un morceau joué à pleins tubes.

Aida, encore ensommeillée, moitié déshabillée, s’élance hors de la chambre à la recherche de la source de cette mélodie familière. Elle secoue l’étudiante espagnole qui avait mis le disque : « C’est quoi ce morceau ? », s’insurge-t-elleLa fille s’excuse pour le réveil brusque, s’avance pour baisser le son mais Aida bouillonne, peinant à articuler son désir d’en connaître le titre. C’est là qu’elle découvre ce nom : Kourosh Yaghmaei.

 

Redécouverte tardive

C’est un californien passionné de vinyles qui est à l’origine de cette compilation parue en 2011 qui rassemble 30 chansons enregistrées entre 1973 et 1979. En collaboration avec Kourosh Yaghmaei – qu’il retrouve longtemps après l’avoir cru mort – ce dernier a dû effectuer un long travail de recherche des morceaux, planqués en Iran, interdits pendant le régime islamique.

 

Téhéran yé-yé

Aujourd’hui âgé de 66 ans, Yaghmaei fut la première rock star iranienne. Bercé aux sons anglo-américains, largement répandues à Téhéran, il découvre ainsi les Beatles, Bob Dylan, Charles Aznavour et les Kinks… De nombreux morceaux de la star iranienne rappellent effectivement fortement la pop psyché sixties et seventies, anglaise notamment. On pense aux Zombies, Kinks et autres Yardbirds.

Kourosh se justifie cependant : « Mais la musique iranienne a aussi eu une influence très importante sur moi. » Il décide de conserver certaines de ses caractéristiques comme les mélodies ornementales et le quart de ton mais de les jouer avec des instruments occidentaux modernes, notamment la guitare électrique. : « Je voulais ainsi créer une nouvelle musique qui respecte les deux cultures », affirme-t-il.

Carrière (trop) vite abrégée

Kourosh Yaghmaei fut le représentant d’une jeunesse iranienne éprise de liberté et de pop music ; gaie et insouciante.

Malheureusement, en 1979 avec la fin de la révolution et l’arrivée au pouvoir des islamistes – les mêmes qui assassinèrent l’oncle d’Aida –, tous les espoirs furent déçus.

Kourosh est censuré de toutes parts : interdiction de se produire, interdiction de diffuser ses morceaux ou son image. Les seules musiques autorisées ? La musique religieuse et les airs persans traditionnels. Ce qui n’empêchera pas Kourosh de composer et d’enregistrer, barricadé dans le secret le plus total d’un studio aux lumières éteintes, avec une vieille guitare cassée et sans clavier. Il est contraint d’enregistrer des disques pour enfants sous un pseudonyme pour gagner sa vie.

 

Rester, envers et contre tout

Yaghmaei donne parfois l’impression de se sentir investi de la mission de défendre la musique iranienne. Il tente, en vain, de convaincre le ministère de la Culture que la guitare est un instrument iranien puisqu’elle descend d’instruments perses du type sitar.

Il restera toujours fidèle à son pays, envers et contre tout, affirmant que « quitter la terre maternelle au pire moment de l’Histoire, c’est fuir. » Une intégrité saisissante qui le poussera même à refuser, en 2011, une invitation aux Transmusicales de Rennes qui aurait été son premier passage hors d’Iran depuis 2003 et sa toute première fois en France.


Ceux dont les destins ont été abrégés trop tôt te saluent.


Aida vient de former un collectif de DJ au féminin qui redécouvrent les musiques iraniennes : Persian Breakfast Club. Elle est également artiste plasticienne. Vous pouvez découvrir son travail sur son site !

 

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