PORTRAIT // « Grotte » d’Amélie Lucas-Gary : roman déjanté totalement maîtrisé

Amélie Lucas-Gary signe avec Grotte un premier roman bigrement barjot. Le narrateur est le gardien d’une grotte fermée au public à cause de la dégradation de ses peintures préhistoriques. Tandis que les troupeaux de touristes sont redirigés vers l’un des fac-similés construits à leur vulgaire intention, quelques privilégiés peuvent encore visiter l’originale… selon le bon vouloir du cerbère de l’endroit.Amelie-Lucas-Gary-TAFMAG-litterature-grotteLe roman est composé d’une succession de courts chapitres, racontant chacun une rencontre entre le gardien et des visiteurs. Un improbable défilé d’excursionnistes loufoques, servi par une écriture léchée à l’ironie impeccable. On aura reconnu la grotte de Lascaux, fermée depuis 1983 et exceptionnellement ouverte à certains scientifiques, nantis ou personnages publics. L’auteure s’est inspirée de faits réels pour écrire une fiction absurde, parodie friponne de la société contemporaine. Ainsi, notre gardien reçoit Philippe Bouvard, Ben Laden et un couple présidentiel (que vous reconnaîtrez), dont le mari pense que son entrée dans la grotte lui donnera l’air profond et dont l’épouse, très belle, s’avère aussi très cochonne.A l’origine, Grotte est un projet vidéo. Amélie Lucas-Gary et une de ses amies voulaient réaliser un documentaire sur les inventeurs (terme qui désigne les découvreurs d’une grotte). Après le malheureux décès de l’un d’eux, Georges Agniel, Amélie s’est lancée dans l’écriture du roman. Un projet audacieux car risquant de sonner creux, comme une grotte. « La grotte n’est qu’un objet plastique pour moi, explique-t-elle. Elle sert de décor à des histoires drôles. » L’extravagance et le surréalisme de Grotte sont nés au fur et à mesure de l’écriture. « L’exercice de départ était de travailler la langue du gardien. » Le lecteur est d’ailleurs mis au parfum dans le premier chapitre :

Elle pensait réaliser un documentaire dont je serais le sujet principal. Elle voulait me faire enregistrer le son de la grotte, comme un astronaute rapporterait des images de la Lune, sauf que dans ma grotte, pour la santé des peintures, on ne pouvait pas filmer. J’avais peur de passer pour un con. Je n’aimais pas ma voix, je détestais l’entendre et n’appréciais pas non plus que des gens pussent l’enregistrer pour la réécouter en mon absence. Je ne voyais pas bien où elle voulait en venir et mes réticences précipitèrent certainement les événements.
Sans nouvelles de moi, elle se plongea dans l’écriture d’un livre dont j’étais le narrateur, où elle racontait n’importe quoi. C’était un délire total, une fiction maline et vicieuse dans laquelle je ne pouvais me reconnaître. C’était à mille lieues du projet initial et je ne compris jamais ce qui était passé par la tête de cette jeune femme apparemment très comme il faut.

Le ton est donné : sarcastique. Amélie Lucas-Gary a réussi le pari d’écrire un roman franchement hilarant, un petit bijou de second degré, tout ça, à partir d’une grotte.

 

Julie Maury
Grotte, d’Amélie Lucas-Gary, éditions Christophe Lucquin, 176 pages.

 

à propos de l'auteur Julie

commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *