CINÉMA // ERIC KHOO : « SINGAPOUR EST UN MÉLANGE DE SAVEURS »

En partant en repérage à Singapour à la recherche des nouveaux noms de la scène culturelle qui y résident, on a eu la chance de croiser la route du plus grand réalisateur singapourien, Eric Khoo. Rencontre tout en « Food & Beverage » avec celui qui a redoré l’image du cinéma d’Asie du Sud-Est grâce à ses scénarios débridés et ses images vintage assumées.


 

Whisky, Clim & Fish Head Curry

Rendez-vous dans l’hôtel 4 étoiles du Goodwood Hotel en plein River Valley. Il pleut des trombes d’eau dehors et à l’intérieur, comme à la bonne habitude singapourienne, la clim est à fond.

On entre discrètement dans le bar de l’hôtel et on découvre Eric, 53 ans, assis à l’abri des regards des touristes de l’hôtel. Eric Khoo n’est pas un artiste émergent, certes, mais on a souhaité comprendre la scène culturelle singapourienne par le prisme de ceux qui l’ont construit. Eric est né cinq mois avant l’indépendance de Singapour en 1965 ; une ville-état où tout est alors à faire.

Si l’on accuse souvent Singapour d’être dénuée de culture, Eric estime quant à lui qu’il existe ici une histoire unique, faite de mélange de ceux qui y vivent. L’interview commence du reste comme suit : « Singapour, c’est un mélange de saveurs et d’épices. Tu vois, il y a un indien, un mec qui s’appelait Gomez. Il a inventé le Fish Head Curry ». Ce fameux indien du nom de Gomez (?) savait que les chinois étaient très friands de têtes de poissons. Il aurait alors agrémenté la recette d’une sauce curry à l’indienne. Voilà donc un plat unique qui n’existe qu’à Singapour. On n’aura pas goûté.

 

« Notre nourriture est incroyable »

Fan de nourriture, les recettes singapouriennes pour Eric « [sont] vraiment unique[s] puisque c’est un mélange de chinoix, de malais et d’indien ». Encore aujourd’hui, la mixité subsiste mais Eric déplore l’arrivée des grands pontes de la fast-food qui prennent le pas sur les petits restaurants de rue qui ont marqués son enfance. « Mais je ne pourrai jamais partir » affirme-t-il, « j’aime trop la bouffe ici !».

« Vous voulez du whisky ? » s’arrête-t-il tout d’un coup. Il est 16h38. On hésite. « Ou quelque chose de plus léger ? Du saké par exemple ?». On n’a pas le temps de répondre que la bouteille est sur la table.

 

 

Un pays tout de paradoxes vêtus

Depuis notre arrivée à Singapour, on s’amuse des paradoxes permanents qu’impose la ville. Pas de chewing gum, pas de cigarette ici ou là, pas d’e-cigarette non plus, pas de drogue, pas de scène érotique dans les films interdits aux moins de 21 ans. A contrario, la prostitution est légalisée et le service militaire obligatoire pendant deux années.

Alors on se demande : qui est Singapour ? Eric fantasme : « Singapour c’est une fille sexy. Une ‘SPG’. C’est une Sarung Party Girl ». Voilà qui donne le ton aux films du réalisateurs, souvent cyniques et décalés, avec une touche érotique et débridée.

Pour le Singapourien, sa ville c’est l’ « Asie 101 », en référence aux cours de première année dans les facs américaines. Facile à appréhender pour tous ceux qui voudraient vivre en Asie. Quel meilleur stop qu’une ville hybride jonchée de palmiers, où la propreté et le respect nous rappellent Tokyo alors que la verdure et les couleurs pastel nous évoquent la Californie ?

« On dit que nous n’avons pas d’âme, pas d’histoire, pas de culture, ici. Certes, mais on ne peut pas regretter ce qu’on a jamais eu », s’exclame le réalisateur. Les Singapouriens savent que tout est à construire et que c’est à eux de créer, si ce n’est l’histoire passée, la culture future.

« Ah vous n’avez pas gouté le Whisky à la prune ? Je vais vous montrer ». Voilà qu’il y a 15 verres sur la petite table sur laquelle nous sommes réunis. Il n’est pas encore 17h15.

 

Extrait d’Hôtel Singapura © Eric Khoo, 2015

Une culture en devenir

Fier de ses origines, Eric Khoo revendique la capacité créative de la cite-État. De nombreux réalisateurs intègrent les festivals, alors que le pays compte moins de 6 millions d’habitants. Pourtant, la censure reste réelle et on se demande comment les jeunes générations vont procéder pour pouvoir peut-être un jour parler de sujets interdits à Singapour : la religion et l’homosexualité.

Eric quant à lui ne déplore pas la censure, mais sait comment la contourner. « Mes premiers films ont été interdits. Pour ‘12 Storeys‘, j’ai eu un rating R21 ». Peu peureux, Eric négocie et retire 30 secondes d’une scène de nue. Pour son film ‘Fifteen’ en revanche il devait procéder à pas moins de 27 coupes.

Alors maintenant, Eric parle d’amour et de nourriture et surtout de l’amour de la nourriture. On y voit une manière de s’approprier une culture, celle d’un melting pot géant où les sens et les papilles restent en permanence en suspens.

 

 

 

Ramen de Eric Khoo, sortie française le 12 septembre 2018
Avec Takumi Saitoh, Seiko Matsuda, Tsuyoshi Ihara

 

 

About The Author: Pauline Guillonneau

Après avoir travaillé en télé, en radio et en presse écrite à Paris, Londres et Sydney, j'ai finalement opté pour la presse web dans cette bonne vieille capitale française en créant TAFMAG.