CINÉMA // Dans les coulisses de « Pas de Rêve, Pas de Baise » de Sabrina Amara

Quelques semaines seulement après la sortie de Bubble Gum, les 50 artistes qui nous éclatent, TAFMAG a retrouvé Sabrina Amara au Festival du Film de Cabourg. Elle a délaissé sa banlieue pour un beau lieu – le Grand Hôtel de Cabourg – pour présenter et représenter son film fierté en tant que scénariste mais aussi réalisatrice.

Sabrina Amara © Michael Souhaité

 

Pas de rêve, pas de baise est librement mais directement inspiré de son vécu de « fille de », ayant grandi dans les cités. Dans le film, Hind veut baiser avec Moktar. Mais lui veut la désirer et attendre de rêver d’elle. Il lui lâche alors : « Pas de rêve, pas de baise ». Ce qui pourrait sembler n’être qu’une anecdote est aujourd’hui la dote de ces rapports inversés garçons-filles qui remettent les pendules à l’heure. Passée derrière la caméra pour filmer cette camorra francilienne, Sabrina accompagnée du réalisateur Michaël Souhaité, revient pour TAFMAG sur le climat d’écriture et de tournage où rêve et baise ressemble un peu à trêve et braise.

 

TAFMAG : Un certain nombre de scénaristes passe à la réalisation. Quel a été pour toi l’élément déclencheur ?

Sabrina Amara : Ça s’est fait sur la longueur. J’aurais dû le faire avant mais je n’ai pas eu le déclic ou la confiance en moi. Il fallait que je passe par ces expériences cinématographiques pour mûrir et être vraiment prête. C’est aussi un métier très prenant, très fatigant physiquement par rapport à l’écriture et j’en avais une certaine crainte. Et puis, à force d’écrire des scénarios, je me suis aperçue en travaillant avec les réalisateurs que j’avais des idées de mise en scène, que j’aimais travailler avec les acteurs, qu’en fait, c’était mon truc d’être sur un plateau. Michael m’a également beaucoup poussée à franchir le pas…

Michael Souhaité : Nous étions très nombreux à penser que Sabrina devait réaliser. En tant que scénariste, elle avait un univers très fort, une vision des choses très marquée, c’était une évidence. Par ailleurs, on regarde beaucoup de films ensemble et Sabrina a un œil très pertinent. Que ce soit sur les costumes, les décors, le jeu des comédiens, le montage. Tout cela sans s’en rendre compte. Comme le Bourgeois Gentilhomme qui faisait de la prose sans le savoir !

Extrait de Pas de Rêve, Pas de Baise © François Ferracci

 

TAFMAG : Avec ce premier court Pas De Rêve, Pas De Baise, tu t’es engagée sur un sujet couramment exploité au cinéma. De quoi t’es-tu nourrie pour en différencier l’écriture ?

Sabrina : Je suis partie de moi-même, de deux parties qui me composent. À savoir la personne très terre à terre, avec une sexualité mécanique, riche et précoce (le rôle de Hind). Et l’autre personne ayant un goût pour la poésie, l’érotisme, qui cherche une vraie relation, presque spirituelle, bien au-delà du sexe (le rôle de Moktar). En tant que réalisatrice, je me rends compte maintenant à quel point il y a des connexions entre le corps et l’esprit et c’est là-dessus que je travaille pour mes prochains projets…

Quand on a vécu dans les cités comme moi, il faut être dur, savoir se défendre et on prend vite les défauts des hommes. Hindi va donc devoir atteindre une partie supérieure d’elle-même, celle des rêves, celle de l’inconscient, ce qui est pour moi le féminin. Et elle le fait grâce à un homme qui, lui, justement a contacté son féminin. Je me suis nourrie de tout cet aspect masculin/féminin, de la re-connexion avec soi-même, en mettant plusieurs couches de lectures (les rêves, l’inconscient, le désir, les tréfonds de notre psyché, l’âme…).

Extrait de Pas de Rêve, pas de Baise © François Ferracci

 

TAFMAG  : Le film se déroule dans une cité. Penses-tu qu’il s’y passe une sorte de bascule sociétale entre les filles et les garçons ?

Sabrina : Les filles d’aujourd’hui sont beaucoup plus libres et c’est tant mieux. Elles savent se défendre comme on le voit dans le film avec Hind qui en met une en bas de chez elle à un garçon plutôt zonard, un peu trop direct et entreprenant. C’est utile de montrer au cinéma des femmes puissantes, qui sont bien dans leur corps et conquérantes. C’est important aussi de montrer des personnages comme ça dans des quartiers populaires. Il y a encore trop de clichés sur les filles issues des générations maghrébines, que l’on imagine avec des foulards, avec des parents qui les briment. Ça existe bien sûr mais ce n’est pas une généralité. J’ai grandi avec ces filles, je pense que l’on était « normales », avec les mêmes problématiques de personnes d’autres milieux. On doit casser les clichés, y compris pour les hommes qui ne sont pas tous des « bourrins » qui font des tournantes dans les caves… Les familles magrébines ont certes des tendances machistes mais je voulais montrer autre chose parce que ça, on l’a maintes fois vu.

Michael : D’ailleurs, la fameuse scène de la ceinture fait beaucoup rire et est même applaudie en salle par des femmes qui disent avoir souvent eu envie de le faire.

Extrait de Pas de Rêve, Pas de Baise © François Ferracci

 

TAFMAG   : le film au final n’est pas féministe ou revanchard. Il est presque pro-hommes…

Sabrina : Ou pro-humains tout simplement. Il montre l’harmonie entre notre part respective de masculin et de féminin. Je ne suis pas dans la confrontation mais plutôt dans l’union, la découverte, l’exploration de soi que l’on devrait beaucoup plus exploiter. Si chacun prenait le temps de rentrer en lui-même, je suis convaincue que le monde irait mieux. Les gens seraient moins des moutons, iraient moins dans des idéologies faciles, chercheraient moins à plaire aux autres car ils privilégieraientl’intérieur (le féminin) à l’extérieur (le masculin).

Extrait de Pas de Rêve, Pas de Baise © François Ferracci

 

TAFMAG  : le film a un aspect pédagogique, on pourrait presque montrer le film dans des collèges et des lycées…

Sabrina : Oui surtout que je ne juge pas mes personnages quand j’écris. Je m’intéresse à la personne que l’on est vraiment, une fois tombé le basique à savoir son nom, son statut, sa religion, ses fausses croyances. Je regarde les gens un peu comme des oignons qu’on pèle, que l’on découvre en enlevant les couches… jusqu’à révéler le désir qui est le moteur du film. Aujourd’hui, on a tendance à consommer le sexe comme on le fait pour des vêtements, des objets, des biens culturels et même les gens. Meetic, Tinder en sont des espaces, on voit bien que c’est lié à cette forme de société dans laquelle on vit. On consomme avant même de désirer.

Extrait de Pas de Rêve, Pas de Baise © François Ferracci

 

TAFMAG  : Et maintenant ?

Sabrina : Je suis en recherche de financement pour « Le cœur au bout des doigts », une comédie écrite avec Michaël sur le deuil d’une femme fait au travers de la musique classique. Elle va devoir apprendre à travailler avec les autres et non contre. J’écris aussi écriture un film sur une thanatophobia – peur atroce de la mort qui handicape une personne. Des sujets différents mais toujours avec des femmes qui doivent sortir deu corps pour aller vers l’esprit, vers l’âme, vers le désir… Toujours sur le ton de la comédie mais avec un caractère grave. Mes petites obsessions à moi !

 

Nicolas Nithart
Pas de rêve, pas de baise de Sabrina Amara
Avec Manon Azem, Omar Mebrouk
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