Cindy Sherman, la quête de l’identité

Untitled Film Still #54. 1980

 

Ce sont des photos d’elle mais ce ne sont surtout pas des autoportraits, précise Cindy Sherman à ceux qui auraient pu se tromper. Dans ses clichés aux faux airs d’autoportraits, donc, la photographe américaine se raconte des histoires en se basant sur l’Histoire. Ce sont parfois des narrations qu’elle invente, parfois des clins d’œil – presque des pieds de nez – au passé.

Née en 1954 dans le New Jersey, Cindy Sherman caricature une société dans son tout. La sienne, contemporaine mais aussi un peu plus tôt, la société américaine du début du 20ème siècle. Sa première série de clichés débutée en 1977, la projette rapidement sur le devant de la scène artistique.

Dans Untitled Film Still, Sherman prête son visage à divers aspects de la vie de femmes. On retrouve donc la femme au foyer, la prostituée, la femme en pleurs, la femme-enfant, l’actrice… Ce faisant, Sherman invente des scénarios de cinéma et des personnages fictifs en utilisant perruques, maquillage et son loft new-yorkais comme arrière-plan. Bref, un vrai caméléon qui, à force de se cacher derrière ces personnages, ne dévoile jamais sa propre identité.

Untitled Film Still #11. 1978

Untitled Film Still #21.1978_large-591x475

Untitled Film Still #3. 1977

En s’inspirant de célèbres thèmes de films hollywoodiens, films de série B ou films d’horreur, de publicitié et de photographies de mode, Cindy Sherman s’interroge sur la société contemporaine en représentation permanente et en quête d’identité personnelle. Si je ne suis pas moi-même, qui suis-je ? souhaite-t-elle en quelque sorte démontrer. Il y a deux ans, a un journaliste du Guardian, Simon Hattenstone, Cindy Sherman confie ses histoires d’enfance et son malaise d’être elle-même. Was dressing up a means of escape?  demande le journaliste britannique. It was partly that, but, to be really psychological about it, it was also partly, ‘If you don’t like me this way, how about you like me this way? lui répond l’artiste*.

Quand Sherman travaille sur sa première série de clichés, elle choisit délibérément de ne pas les nommer. De 1977 à 1980, Untitled Film Still parle de dépersonnalisation, ajoutant de surcroît un flou quant à la question d’identité. Qui est sur la photo ? Qui se cache derrière l’image ?

Au delà de la question d’identité, Cindy Sherman s’interroge également sur la thématique du sexe. Sa première série de clichés fait la liaison entre la notion de féminisme et de féminité du début du 20ème siècle et la nouvelle vague de féminisme contemporain. Elle travaille d’abord sur des icônes qu’elle invente et remet dans le contexte des années 20 puis 50, les pins-up de l’après-guerre qui fait écho à l’insouciance et le plaisir de consommer dans un american way of life qui a montré la voie à de nombreux autres pays. Cindy Sherman suppose fortement que toutes ces icônes qu’elle incarne sont la base de l’identité des femmes.

Dans les séries suivantes, Cindy Sherman n’hésite pas à affirmer qu’elle a du mal à faire de nouveaux clichés, s’admettant à court d’idées. Ce sont des séries plus noires, comme sa série de clowns. Le clown est encore une fois le paradoxe que la société a créé : pour les enfants, c’est l’homme-bouffon gaffeur, pour les adultes, c’est l’homme maléfique et pervers qui peut se révéler dangereux. Il y a même une phobie du clown, la coulrophobie. Ce flou sur l’identité réelle du clown comme ami ou ennemi est un thème récurrent dans les séries plus récentes de Sherman.

Étonnamment, après trente-cinq ans de carrière et de séries photographiques avec elle-même comme personnage principal, Cindy Sherman est méconnaissable d’un cliché à l’autre. Dans la représentation permanente, la photographe est un objet caricatural qui dénonce notre perpétuel désir d’être l’autre, cette volonté de ne pas être soi. Dans son article, Hattenstone ironise : Elle a pris des photos d’elle-même qui était tout sauf des autoportraits ; des photos qui faisaient un pied de nez à l’idée reçue que l’appareil photo ne ment jamais – son appareil photo mentait toujours**.  Mentirait-on donc tous sur notre identité ? Cindy Sherman a passé sa carrière entière à soulever cette question d’identité, cette question qui taraude l’être humain depuis la nuit de temps ; un thème qui n’a pas fini d’être exploré.

 

Pauline Guillonneau

 

*S’habiller pour s’évader ? demande le journaliste britannique. Il y avait de ça, mais, pour rentrer vraiment dans la psychologie, c’était aussi pour dire: « Si tu ne m’aimes pas comme ça, est-ce que tu m’aimerais comme ça ? lui répond l’artiste.

** Ma traduction

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