ART // Apolonia Sokol, femme fatale en liberté

Quand Apolonia Sokol débarque quelque part, la première chose que l’on sent est son aura sauvage. S’agirait-il de son patronyme, qui en polonais signifie aigle ? Serait-ce plutôt son regard de panthère au vert envoûtant ? À moins que ce ne soit son amour protecteur et ses convictions farouches qui font d’elle une louve alpha au coup de pinceau acéré ? Certainement tout à la fois, car Apolonia n’est pas le genre de femme à se laisser catégoriser.
 

 

Le 4e sexe

C’est rue de Turenne, au coeur du Marais bohème, que je fais la rencontre d’Apolonia. L’artiste vient d’installer son atelier au dessus du tandem Andrea Crews – Le Coeur. Une résidence éphémère, car la peintre n’est pas sédentaire et vogue d’un coin à l’autre du globe sans jamais s’installer. “C’est assez paradoxal, puisque la peinture est quelque chose de stable qui te demande d’être posé,” me fait-elle remarquer.

Assises sur la terrasse d’un café, nous faisons face à la galerie Le Coeur qui affiche l’exposition du moment “Le 4ème sexe” où deux de ses tableaux sont présentés. “Le 4ème sexe, ça c’est un titre inspirant. Marie Maertens, la curatrice de l’expo, a vraiment touché juste” dit-elle. Le 4ème sexe, c’est elle, c’est moi, c’est vous. C’est être ni homo, ni hétéro, ni bi, mais tout et rien en même temps. Des êtres à la sexualité hybride, qui déforment les cases dans lesquelles on voudrait les faire rentrer, à l’image de notre ère numérique où les flux sont toujours en mouvement, jamais figés.

 

KISS -2017 apolonia sokol tafmag
Kiss © Apolonia Sokol 2017

 

Mais ce n’est pas pour autant qu’Apolonia renie sa féminité, bien au contraire. Elle aime son genre, elle aime le représenter, et surtout le protéger. “ Le féminisme c’est une étiquette qu’on m’a collée, mais je l’accepte. Je suis femme, et c’est ma mission de protéger les femmes. Certes, il y a plusieurs types de féminisme et on peut ne pas être d’accord avec tous, mais être une femme et refuser de défendre la condition féminine, c’est n’avoir strictement rien compris !” Dans le théâtre de Château Rouge où elle a grandi, Apolonia a souvent accueilli des mouvements féministes militants qui devaient vivre cachés, comme les Femen à leurs débuts en France. Cet instinct protecteur est inné chez cette fille aînée ayant passé son enfance au milieu d’artistes underground au rythme des expériences créatives et des rencontres inspirantes.

Née d’un père français et d’une mère polonaise, Apolonia a été conçue comme une oeuvre d’art. Filmée toute sa vie, depuis le jour de sa conception jusqu’à aujourd’hui, son rapport à l’image défie tout cliché. Si la plupart des artistes se créent un personnage, Apolonia Sokol est le personnage dans toute son authenticité. Elle joue le jeu des réseaux sociaux avec brio et donne à voir une femme énergique, amoureuse, exhibitionniste, provocante parfois, souvent dans l’autodérision. Une image qui contraste avec sa peinture qu’elle qualifie volontiers de triste.

 

Moi, 2016 © Apolonia Sokol

 

Une mission artistique

Dans son art, Apolonia déverse des torrents d’amour et de tendresse. Elle représente des personnes qu’elle aime, figées dans un temps suspendu et abstrait, surprises dans leur solitude et qui révèlent derrière leur apparente gravité une dignité intense. Si elle les peint de plein pied, c’est pour pouvoir les embrasser, les tenir dans ses bras et les aimer toujours plus. Parmi elles, beaucoup de femmes, car en plus de prendre soin d’elles, Apolonia désire leur rendre hommage. “J’ai pris conscience de ma mission vers mes 25 ans. J’ai juré de me dévouer corps et âme à la peinture, et de vivre le plus longtemps possible pour pouvoir continuer à peindre. J’accepte de me promouvoir parce que je veux grossir et toucher un maximum de personnes,” explique-t-elle.

D’autant plus qu’être une femme dans le monde de la peinture n’a jamais été chose facile et que c’est une lutte de tous les jours qu’elle mêne sans relâche. “On me compare souvent à Frida Kahlo et j’aime ça parce que qui n’aime pas Frida Kahlo ? Mais ce qui me rend triste c’est qu’on parle de Frida Kahlo parce qu’elle est une des rares artistes femmes reconnues, alors qu’il y a beaucoup de grandes artistes femmes qui ont été jetées aux oubliettes…”.

 

Médée, 2016 © Apolonia Sokol

 

« J’adore fumer »

L’artiste vit sa relation à la peinture comme quelque chose d’organique. Apolonia peint avec un appétit carnassier, entre en transe et communie avec ses oeuvres qu’elle considère comme vivantes. Brosser ses tableaux à l’huile lui permet de se rapprocher encore plus de la matière et du palpable. Tandis que nous conversons, enfouie dans sa doudoune, elle enchaîne les cigarettes. “J’adore fumer. C’est le moment où ton corps entre directement en contact avec le feu”, dit-elle en aspirant une grande bouffée. Sa sensibilité est tout à la fois sensuelle, spirituelle et intellectuelle. Elle fait appel à un imaginaire collectif, lié à sa connaissance pointue de l’Histoire de l’art mais aussi de l’Histoire du monde. Comme une éponge, elle aspire tout et s’inspire de tout, qu’il s’agisse de figures ancestrales ou d’images contemporaines. “Je ne suis pas dans le rejet, ni dans la critique. La seule chose que je refuse, c’est d’être clôturée.” Telle une lionne en cage, pourrait-on ajouter.

L’exposition du Coeur étant terminée, c’est au Musée des Beaux-Arts de Dole dans le Jura que l’on retrouvera Apolonia Sokol à partir du 10 mars, pour l’exposition “Peindre dit-elle #2”, au sujet de la place des femmes dans l’art. Et après ? L’artiste itinérante ne sait pas encore, peut-être s’envolera-t-elle vers New-York, cette contrée américaine qu’elle chérit tant, où un atelier l’attend depuis près d’un an…

 

Diane Micouleau
Photos : Julie Oona

Apolonia Sokol www.apoloniasokol.com
@apolonia_painter

 

 

 

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